Tristan Malavoy: le voyage comme révélateur de soi

D’abord née disque, l’œuvre a muté en «expérience textuelle».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir D’abord née disque, l’œuvre a muté en «expérience textuelle».

Prendre la route, l’avion, le train, bref, s’en aller de chez soi n’est pas sans impact sur la psyché du voyageur, qui peut souvent mieux penser à son parcours… en s’en extirpant. C’est ce qui a inspiré Tristan Malavoy pour la dizaine de titres de L’école des vertiges, un livre-disque tissé de chansons écrites sur la route.

Que ce soit grâce à son travail de romancier et de poète ou pour le plaisir, Tristan Malavoy a bouffé beaucoup de kilomètres. Dans plein de coins du Québec, souvent en Europe, et même à travers la Russie, où il est embarqué dans le Transsibérien.

« J’aime beaucoup cette notion du déplacement physique qui provoque un déplacement à l’intérieur », confie le directeur de la collection « Quai no 5 » aux Éditions XYZ. « Je n’ai jamais aussi bien réfléchi à ce qu’étaient en train de devenir ma vie, mes amours, mes projets que quand j’étais en voyage. »

Voilà donc pour Malavoy des conditions gagnantes pour l’écriture, de chansons entre autres. L’école des vertiges rassemble dix titres poétiques, mais rythmés, qui ne parlent pas du voyage en soi — même si on le sent parfois. Reste qu’ils ont pris racine lors de ces moments passés à l’étranger, où on se retrouve comme devant un miroir, loin du confort rassurant de notre quotidien, qui nous permet de ne pas trop penser.

De là le titre de cette oeuvre. Malavoy apprend encore à se laisser guider par ces moments qu’il appelle « d’ivresse », un mot à ne pas prendre au pied de la lettre.

« Je suis intéressé par l’état de vertige, mais je reste quelqu’un de très cartésien au fond, confie le père de famille. Je le vois dans ma façon d’organiser ma vie, dans mes habitudes. Même dans ma façon d’écrire. Il y a de la place pour la poésie, mais j’ai une écriture que je sais très organisée. Il y a cette dichotomie chez moi, cette tension, que je trouve intéressante, que je dois accepter. »

Liberté de format

L’école des vertiges, réalisé par Philippe Brault (Safia Nolin, Koriass, Salomé Leclerc), n’est pas un simple disque ; il combine les deux lignes de vie de Tristan Malavoy : la littérature et la musique. Le résultat physique est un petit bouquin de 64 pages, qui comprend les paroles des chansons, mais aussi des récits courts et bien ficelés autour de chaque titre. Il est d’ailleurs une production commune de l’étiquette de disque Audiogram et de la maison d’édition l’Hexagone.

D’abord né disque, l’oeuvre a muté en « expérience textuelle » lorsque Malavoy a réalisé avec Philippe Brault que les dix pièces sélectionnées avaient toutes été écrites plus ou moins loin de la maison. « Toutes sortes de souvenirs de voyage, d’anecdotes me sont revenus, raconte Malavoy. Et j’ai eu envie de partager ça, de greffer les paroles des chansons à un texte qui ratisse un peu plus large. Et qui permet aux gens de partir un peu en voyage avec moi. »

Et il y a aussi tout le contexte « sens dessus dessous » de l’industrie de la musique qui, en trame de fond, a permis au musicien d’envisager un format inhabituel. La piètre rétribution des créateurs sur les plateformes numériques — qu’il affectionne par ailleurs — l’attriste, bien sûr. « Mais je refuse de ne faire que pleurer. Il faut y voir une zone de liberté qui s’ouvre. »

Et l’idée de lancer un objet physique classique l’interpellait peu. « Je trouve que la pochette est un objet qui a plus ou moins bien vieilli, ça intéresse de moins en moins de gens. Il faut qu’il y ait une plus-value, il faut davantage qu’un écrin physique. Et ça m’a conduit à la solution du livre-disque. »

Poésie et groove

L’école des vertiges propose des pièces où la voix de Malavoy est plutôt calme, intime, mais déposée sur des trames qui avancent, qui groovent, notamment grâce à la batterie de José Major. « Il parle avec sa batterie », illustre Malavoy, qui souligne aussi l’influence de Daniel Lanois, du Français Alex Beaupain et de « tous ceux qui font vibrer les mots ».

« Philippe Brault a aussi un rapport à la performance qui me plaît, ce sont des productions qui vivent, explique le musicien. Au fil du travail, ça devient poli, mais il reste des bruits de la mécanique du piano, des cordes de guitare qui buzzent un peu. Et il m’a aidé à m’éloigner de ce rapport cartésien avec les choses que j’évoquais. »

Certaines pistes sont même des premiers jets, parfois enregistrés à l’insu de Malavoy lors de périodes de réchauffement en studio.

« Je n’ai pas 15 expériences de production, mais c’est celle qui a été la plus fluide dans ce que j’ai connu. Il y avait quelque chose d’intuitif, on a avancé de façon très complice là-dedans. » Dans le voyage, c’est toujours préférable.


Le danger d’expliquer ?

Est-il dangereux de briser la magie des chansons en les expliquant trop ? Tristan Malavoy s’est « posé la question intensément » en écrivant L’école des vertiges. « Est-ce que ce n’est pas proposer une espèce de béquille ? Ça m’a évidemment mené à éviter le côté making of. Si on lit attentivement, on verra qu’il y a quelques passages où je suis dans l’atelier d’écriture, mais la plupart du temps je parle de ce qui a environné l’écriture d’une chanson. […] Les gens me disent qu’ils ont l’impression d’être assis à côté de moi dans une voiture de train. C’est ça que j’ai voulu recréer, beaucoup plus que de dire : voici ce que vous devez comprendre de la chanson. »

L’école des vertiges

Tristan Malavoy, livre-disque, Éditions de l’Hexagone/ Audiogram, Montréal, 2018, 64 pages