Le premier Pulitzer du rap, vrai miracle ou chimère?

Le rappeur californien Kendrick Lamar est devenu un étendard à médailles systématique dans l’Amérique contemporaine.
Photo: Larry Busacca Getty Images Agence France-Presse Le rappeur californien Kendrick Lamar est devenu un étendard à médailles systématique dans l’Amérique contemporaine.

Lundi, le prix Pulitzer dans la catégorie musique a été remis à Kendrick Lamar pour Damn., son quatrième album, paru en avril. L’honneur, symbolique à plus d’un titre, fait qu’il ne devient pas seulement le premier artiste de rap à le recevoir, mais le premier musicien récompensé à exercer sa voix en dehors des champs du jazz et de la musique classique. Avant lui, la dernière évolution majeure du prix remontait à 1997, quand le trompettiste et compositeur Wynton Marsalis devenait le premier jazzman à le recevoir depuis la création de la catégorie musique en 1943, corrigeant une erreur vieille de trois décennies quand on refusa à Duke Ellington une « mention spéciale » en 1965, et permettant à Ornette Coleman d’être honoré en 2007 pour son album Sound Grammar.

Le comité du Pulitzer, au sein duquel siège notamment l’écrivain américain d’origine dominicaine Junot Díaz, a annoncé vouloir récompenser « un recueil de chansons virtuose, unifié par une authenticité vernaculaire et un dynamisme rythmique offrant des vignettes émouvantes qui capturent la vie afro-américaine moderne dans toute sa complexité ». Un peu partout dans le monde médiatique anglo-saxon, on s’est enthousiasmé, à raison, pour la récompense. Lenard McKelvey alias Charlamagne Tha God, animateur de la matinale radio de référence du rap américain The Breakfast Club, s’est dit « inspiré » de voir « K Dot » rejoindre August Wilson, Toni Morrison ou Alex Haley dans la liste des artistes afro-américains précédemment récompensés.

« Real news »

Mais la distinction, qui fait suite à une pluie de Grammy Awards en 2016 et 2018 pour les albums To Pimp a Butterfly et Damn., ravive aussi le spectre de ce bon vieux tokenism, forme typiquement américaine et hypocrite de discrimination positive qui consiste à inclure un seul représentant, si possible consensuel, d’une minorité pour se dédouaner de sous-représenter et de discriminer cette dernière. Le premier « Pulitzer rap » survient un an après le couronnement de Colson Whitehead pour son roman Underground Railroad, et s’inscrit à la fois dans une prise de conscience étendue des institutions culturelles américaines au sujet des oeuvres d’artistes de la communauté noire (prise de conscience sans laquelle ni Moonlight de Barry Jenkins ni Get Out de Jordan Peele n’auraient été récompensés aux Oscar) et dans une défiance générale des institutions culturelles vis-à-vis du gouvernement Trump : au-delà du fait que les deux quotidiens les plus abondamment récompensés, le New York Times et le Washington Post, comptent parmi les médias les plus souvent mis en cause par le président américain, l’utilisation par l’administratrice Dana Canedy du terme « real news » avant d’annoncer les vainqueurs dans la catégorie journalisme était bien sûr tout sauf anodine.

Le sourire esquissé par cette dernière — à la fois la première femme et la première représentante de la communauté afro-américaine à accéder au poste d’administratrice et à prendre la parole pour divulguer les noms des lauréats — avant d’annoncer l’honneur réservé à Lamar était également chargé de sens. La question doit pourtant être posée de nouveau des raisons, bonnes ou mauvaises, qui font que le rappeur californien est devenu un étendard à médailles si systématique dans l’Amérique contemporaine — d’autant que dans Damn., Lamar lui-même présentait son statut de porte-parole d’une nation damnée comme un casse-tête amplement curarisant et handicapant pour son parcours d’artiste. Tout l’album donne d’ailleurs l’impression que le rappeur chante simultanément ce désarroi et celui de sa communauté.

Firmament

Kendrick Lamar est-il un artiste consensuel ? Complaisant ? Ni l’un ni l’autre. Poli, avenant, fade ? Certainement pas. Sérieux, mature, militant ? Assurément plus que Migos, Cardi B ou Rich The Kid, artistes les plus en vue du rap américain de ces derniers mois dont les existences médiatiques, les valeurs et les centres d’intérêt affichés rendent les appropriations politiques bien plus problématiques. Pourtant, Lamar garde un pied dans les deux mondes — celui du rap respectable et celui qui refuse de se respecter lui-même pour passer de lui-même le seuil du ghetto et accéder aux quartiers gentrifiés des métropoles nord-américaines. Il collabore avec les têtes de gondole commerciales U2, Sia ou Maroon 5, mais aussi les éminences rap plus débraillées, Rich The Kid (justement), Nipsey Hussle, SZA ou Danny Brown. Il s’entoure de jazzmen de la nouvelle génération californienne comme Thundercat ou Kamasi Washington, mais aussi des plus massifs artisans du rap actuel, comme Mike Will Made It ou Sounwave. Il a accepté de prendre en charge la direction artistique de l’album officiel du film Disney Black Panther, mais sa street credibility demeure immaculée, voire régénérée par une superproduction devenue phénomène de société.

Aussi, si l’on se joint sans hésitation au concert des réactions d’allégresse qui accompagnent la distinction de Kendrick Lamar en premier Pulitzer du rap — Damn. est un disque à l’envergure peu contestable —, on commence aussi à sérieusement s’inquiéter pour la suite de sa carrière et à s’impatienter qu’une rappeuse ou un rappeur moins incontestable et évident, plus rétif, trivial et discutable, le rejoigne dans un firmament où il commence à être un peu trop visible, désespérément seul et de plus en plus désespéré de l’être.