Maurizio Pollini, une légende forgée avec patience

Soixante ans déjà que Maurizio Pollini fréquente les scènes. Il s’était présenté pour la première fois, en concours, à Genève en 1957, à 15 ans.
Photo: Mathias Bothor / DG Soixante ans déjà que Maurizio Pollini fréquente les scènes. Il s’était présenté pour la première fois, en concours, à Genève en 1957, à 15 ans.

Le pianiste « mètre étalon » du dernier quart du XXe siècle visite Montréal pour la première fois depuis 2006 dimanche, à l’occasion d’un récital à la Maison symphonique.

Que sait-on de Maurizio Pollini ? Pas grand-chose. C’est un « intello », jadis politiquement engagé à gauche, qui ne donne que peu d’entrevues. On a souvent associé, bien trop rapidement, l’intellectualisme à de la froideur, alors qu’il faudrait plutôt faire rimer ce mot avec perfectionnisme et rigueur.

Soixante ans déjà que Maurizio Pollini fréquente les scènes. Il s’était présenté pour la première fois, en concours, à Genève en 1957, à l’âge de 15 ans. Martha Argerich l’avait alors devancé. L’affrontement ne se renouvela pas, heureusement, à Varsovie. Pollini remporta le Concours Chopin en 1960. Martha Argerich gagna le suivant, en 1965.

Le roc artistique

Après son triomphe, adoubé ostensiblement, sous l’oeil des caméras, par Artur Rubinstein, Pollini ne se précipita pas pour en récolter les fruits. Le pianiste se retira pour réfléchir et pour éviter de se faire cataloguer comme un « spécialiste de Chopin ».

Qui aujourd’hui peut retracer ce qu’il fit durant les dix ans suivant Varsovie ? Le Pollini que tous connaissent émerge vraiment en 1972, avec un coup de tonnerre enregistré quelques mois plus tôt chez son nouvel éditeur, Deutsche Grammophon : les Trois mouvementsde Pétrouchka de Stravinski et la 7e Sonate de Prokofiev.

Coup double quelques mois plus tard avec les Études de Chopin. Deux disques, deux enregistrements de référence. Troisième album : la 1re Sonateet la Fantaisie de Schumann en 1973. Il n’est pas innocent, ce disque-là. Une sorte de référence aussi, mais sans état d’âme, sans aucune concession, sur le mode « qui m’aime me suive ».

En trois disques, Maurizio Pollini a marqué son territoire. Il sera un roc artistique, alliant poigne de fer, technique bien trempée, sagesse, rigueur et curiosité. La conquête en cinq années sera forcenée, et l’aura qui en découlera illuminera toute sa carrière. Schubert (Wanderer Fantaisie) ; Luigi Nono et Schoenberg, pour la conscience contemporaine ; les Préludes et Polonaises de Chopin, pour cultiver le jardin ; puis d’implacables dernières sonates de Beethoven qui mènent à la consécration : l’association, en concerto, dans Mozart, Brahms et Beethoven, avec le chef octogénaire Karl Böhm, la conscience de la musique germanique. Musique contemporaine, répertoire allemand, Chopin : Maurizio Pollini est maître en ce qui compte pour les trois décennies qui suivront.

Les paradoxes

Les grands artistes, ceux que le public suit aveuglément, quel que soit quasiment le programme qu’ils présentent, ont une responsabilité fondamentale dans l’évolution du répertoire. On pouvait reprocher à Herbert von Karajan d’avoir si peu fait bouger les lignes.

Or, lorsqu’en 2006 nous avions pu échanger avec Pollini sur les priorités en matière de renouvellement de répertoire, nous n’étions guère sortis de la langue de bois, par exemple lorsque Pollini disait : « Il y a dans le XXe siècle, et dans la deuxième partie du XXe siècle, des chefs-d’oeuvre qui devraient être plus présents dans notre vie musicale. »

Mais encore ? Sommé de lâcher un nom, Pollini sortit alors « Salvatore Sciarrino, qui a composé plusieurs sonates pour piano, avec une richesse et une recherche de timbres étonnantes ».

On cherchera pourtant en vain le nom de ce compositeur dans sa discographie. Il ne s’y trouve pas davantage que Stockhausen, dont Pollini apprécie pourtant les « sonorités nouvelles ». De facto, à part quelques disques militants d’il y a quarante-cinq ans, il n’y a rien dans le parcours que laissera le pianiste qui fera de lui, pour les générations futures, la conscience ou l’avocat de la création contemporaine qu’on a voulu voir en lui. Ce décalage est aussi lié à son ambivalence par rapport au disque : « Parce qu’il fixe un moment, le disque crée inévitablement l’impression d’une lecture définitive, alors que l’interprétation musicale est en perpétuel devenir. C’est peut-être pourquoi je n’ai fait qu’un nombre de disques assez limité », dit-il à Paolo Petazzi dans le livret accompagnant le coffret de ses enregistrements DG.

Intéressants paradoxes là aussi. D’abord, le « devenir » est-il forcément un « meilleur » ? À en juger par le dernier CD Debussy, on peut en douter. Ensuite, Artur Schnabel, le pianiste qui a le plus intéressé le pianiste italien, Pollini n’a pu le connaître que par le disque… Le disque est donc un outil capital.

On comprend toutefois mieux l’éthique de l’enregistrement selon Pollini à travers les propos de son directeur artistique depuis 1986, Christopher Alder, témoignage publié dans le cadre de la compilation par DG de l’intégrale du legs discographique de Pollini.

L’accouchement d’un disque est programmé sur quatre journées. La première, Pollini choisit parmi trois pianos placés sur scène celui qui l’inspire. Les heures subséquentes sont consacrées au placement des micros.

Lors des trois journées d’enregistrement proprement dites, Pollini joue d’une traite le programme du disque à plusieurs reprises. Ces séquences sont entrecoupées de pauses, où le pianiste discute et s’écoute.

« Il peut être très sévère envers lui-même. S’il estime ne pas avoir rendu justice à certains morceaux, il les joue plusieurs fois avant de changer de chemise et de rejouer le programme en entier », dit Alder.

Trois jours à tout remettre inlassablement sur l’ouvrage. Et ce n’est pas fini. « Il y a toujours une autre session de quatre jours un ou deux mois plus tard. Pollini tient à cette seconde période […], il a besoin d’être convaincu d’avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir le meilleur résultat possible et de ne pas avoir l’impression qu’il aurait pu y consacrer plus de temps », résume Alder, qui ajoute : « Curieusement, après 30 ans passés à l’enregistrer, je n’ai toujours pas détecté de schéma récurrent dans les prises finalement sélectionnées pour le disque », et « l’enthousiasme que les grands artistes manifestent pour des oeuvres qu’ils ont déjà jouées des centaines de fois n’a jamais cessé de me surprendre ».

Maurizio Pollini aura besoin de cet enthousiasme à Montréal, où il revisitera la 2e Sonate, la Barcarolleet le Prélude op. 45 de Chopin et abordera le 2e Livre des Préludes de Debussy.

Concerts de la semaine

Jean-Efflam Bavouzet. Le marathon pianistique montréalais se poursuit. Après Cassard, Tharaud, Fray, Lupo, Stern et Richard-Hamelin, rien qu’à Bourgie, voici Bavouzet (notre photo) et revoici Debussy et son Livre I des Images. Avis aux amateurs de comparaisons, nous aurons là le spécialiste en chef du compositeur, auréolé de la gloire de son intégrale discographique, qui jouera notamment le Livre II des Préludes. Ce récital de jeudi sera précédé d’une soirée chambriste, mercredi, avec des professeurs de McGill et, en plat de résistance, le Quintette de Franck. Mercredi 18 avril (musique de chambre). Jeudi 19 avril (récital) à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Orphée aux enfers. Puisque, tout obnubilé par la promotion de l’opéra contemporain étasunien, l’Opéra de Montréal persiste à ignorer l’impact, la drôlerie et la portée de l’oeuvre de Jacques Offenbach, profitez du fait que l’Atelier d’opéra de l’Université de Montréal présente gratuitement l’irrésistible Orphée aux enfers en formule « black box » c’est-à-dire avec jeu scénique, mais sans décors et avec accompagnement de piano. C’est un compromis. Mais à défaut, on peut en profiter. Jeudi 19 et vendredi 20 avril à 19 h 30, salle Claude-Champagne (entrée libre).

Maurizio Pollini

Récital Chopin Debussy. Maison symphonique de Montréal, dimanche 15 avril à 14 h 30.