Rachel Barton Pine, la violoniste d’airain

La violoniste Rachel Barton Pine «rentre dans la musique» comme on va au rodéo.
Photo: Lisa-Marie Mazzucco La violoniste Rachel Barton Pine «rentre dans la musique» comme on va au rodéo.

Chaque fois que la violoniste américaine Rachel Barton Pine se produit à Montréal, la sensation qui saisit le spectateur est la même : celle d’avoir en face de lui une véritable statue d’airain animée, qui joue du violon.

L’aplomb de cette femme impressionnante est tout simplement extraordinaire. Il le fut au Festival de musique de chambre, lorsqu’elle jouait les Sonates et partitas pour violon seul de Bach ou les 24 caprices pour violon de Paganini. À l’heure des artistes qui minaudent et des violonistes qui s’excuseraient presque d’avoir un peu de son, Rachel Barton Pine est le remède aux demi-portions : elle « rentre dans la musique » comme on va au rodéo.

La franchise musicale

J’ai croisé au concert, dimanche, des auditeurs que cela choquait, que cette matière brute, trop brutale, rebutait. Mais, pour ma part, c’est ce que je viens chercher aux concerts de Rachel Barton Pine : une forme d’approche musicale droite et instrumentalement musclée qu’un Ilya Kaler (également habitué du Festival de musique de chambre) est aussi en mesure de déployer.

Ce qui tranche à la salle Pollack, plus que dans les églises fréquentées par le festival de Denis Brott, c’est le mordant presque agressif de la chanterelle (corde aiguë). Chose étonnante aussi, le vibrato très contingenté dans l’oeuvre classique de Saint-Georges, alors qu’il n’est pas mis en question chez les solistes depuis l’ère baroque (traité de Corelli par exemple).

Dans les deux pièces de résistance du concert, solidement accompagnées par le pianiste, le ton était plus chaleureux, voire presque « gras » dans l’adagio de la 3e sonate de Brahms, la qualité première de la sonate de Beethoven, outre la furieuse énergie, étant la manière de basculer d’une idée musicale à l’autre avec des variations de nuances instantanées, marquées et nourries.

Le programme se distinguait particulièrement par un hommage à deux compositeurs noirs. De l’oeuvre de Joseph Boulogne, Chevalier de Saint-Georges, né esclave en Guadeloupe, qui date de 1781, on retient une manière très mozartienne. Sa 2e sonate est en deux mouvements, le second étant un andantino sous forme de variations, du genre « Ah ! vous dirais-je, maman », mais avec une avant-dernière variation audacieuse.

La violoniste achevait son concert avec une suite de William Grant Still (1895-1978), le grand compositeur afro-américain. Je suis un admirateur de longue date de Still. On y entend des mélodies nostalgiques, du blues, du jazz. Mais comment peut-on imaginer qu’une seconde partie de concert enchaînant Still à la 3e sonate de Brahms puisse fonctionner esthétiquement ? Autant creuser dans Ravel, Schulhoff ou d’autres compositeurs américains (1re sonate de David Diamond, par exemple) puisque, justement, Brahms ou pas, le public du Ladies’ Morning se déplacera.

En bis, Rachel Barton Pine a joué La ronde des lutins de Bazzini. On aurait plutôt attendu de la part de la loquace musicienne un temps de réflexion et une Sarabande de Bach en hommage compassionnel aux victimes de l’accident qui traumatise le pays qui l’accueillait. Mais telle n’était assurément pas la tonalité de l’après-midi.

Ladies’ Morning Musical Club

Saint-Georges : Sonate pour violon et piano n° 2. Beethoven : Sonate pour violon et piano n° 9 « Kreutzer ». Brahms : Sonate pour violon et piano n° 3. Still : Suite pour violon et piano (1943). Rachel Barton Pine (violon), Matthew Hagle (piano). Salle Pollack, dimanche 8 avril 2018.