Décès de Jacques Higelin, chanteur à l’extrême

Le chanteur Jacques Higelin, photographié lors d’un spectacle à Paris le 14 septembre 1986
Photo: André Durand Agence France-Presse Le chanteur Jacques Higelin, photographié lors d’un spectacle à Paris le 14 septembre 1986

La chanson française et le rock français ont perdu en même temps, vendredi matin, leur plus irréductible génie. Le parcours libre et exigeant d’un amoureux fou du moment présent et des chansons sans limites.

Jacques Higelin, mort à 77 ans vendredi matin, et puis voilà. Pas de récit. Pas de détails. De quoi il est mort, comment il est mort, ce qu’il a dit avant de mourir, qui a pleuré le plus, qui aura l’héritage : que dalle. Rien d’autre que l’essentiel. « Aziza, sa femme, Arthur H, Kên Higelin et Izïa Higelin [ses enfants] ont la douleur d’annoncer la disparition de Jacques Higelin ce matin. » Minimal communiqué : on n’est pas chez Johnny, veillé d’heure en heure par la presse people jusqu’au trépas. « Sa santé inquiétait ses amis », titrait quand même Gala sur son site, mais Gala vit de ce pain-là.

Tout est dit depuis longtemps, Higelin y a vu. Dès 1971, sur l’album intitulé Jacques Crabouif Higelin, chez Saravah, la maison de disques de Pierre Barouh, il chantait crûment un air de son cru : Je suis mort qui, qui dit mieux. On n’a pas mieux dit depuis. Cette discrétion des proches le souligne : le mot douleur suffit. Douleur il y a, et pas seulement pour les proches : quiconque a vécu l’expérience de proximité extrême de ses spectacles-happenings en témoignera, le Jacquot — permettez cette familiarité, nous la partageons — aimait dépasser les bornes. Et les dépassait allègrement.

On a tous des soirées en mémoire. Impossible de ne pas évoquer son passage au théâtre L’Olympia, à Montréal en 1999. Ça ne réagissait pas à son goût, il fulminait. Ça lui était in-to-lé-ra-ble. Il avait commencé par nous haranguer au tu (il tutoyait tout le temps), puis il avait aligné rots et crachats, lancé des papiers-mouchoirs dans la salle après s’être récuré les narines, chapeautant la séance par une imitation de pape aviné. Et ça avait fonctionné. Toute la suite du spectacle avait été géniale et triomphale. On en avait reparlé en entrevue, la fois d’après : « C’était bien, hein ? » Oh que oui. « Il y a mille façons de réveiller les gens », avait-il commenté dans Le Devoir. « Je veux bien qu’il y ait un round d’observation, mais ça ne peut pas durer longtemps avec moi. Parce qu’un concert, je vais te dire un cliché qui est vrai, c’est toujours le premier et le dernier. Alors, il faut être vraiment présent, pour recevoir et pour donner. Mais c’est difficile pour les gens de se mettre dans cet état, ils sortent du boulot, ils ont leurs ennuis, de grandes épreuves, la maladie de proches, des choses terribles, ils vivent dans des zones d’accablement, des zones d’ombre. Alors nous, les chanteurs et les musiciens, on est là pour les sortir de tout ça pendant deux heures, par tous les moyens, et si on réussit, ils repartent gonflés à bloc, avec l’envie de combattre, de vivre, d’être heureux. »

À d’autres les demi-mesures

C’était ça, Higelin. À d’autres les demi-mesures. À lui toutes les libertés, mais à la condition qu’il se passe quelque chose de vrai. On se dit que c’était déjà son idée de la vie alors qu’enfant de la guerre, né le 18 octobre 1940 dans le hameau de Brou-sur-Chantereine, en Seine-et-Marne, il a grandi néanmoins libre et heureux, goûtant avec délectation les chansonnettes que son père jouait au piano en revenant du boulot. Libre, dis-je ? Il a fait le cascadeur avant de faire l’acteur, longtemps avant de faire le chanteur. L’été dernier, justement, j’ai enfin trouvé Saint-Tropez Blues (Marcel Moussy, 1961), où Marie Laforêt et lui s’aiment très librement et s’offrent un petit duo charmant. Higelin jouera aussi dans Bébert et l’omnibus (Yves Robert, 1963), son meilleur rôle. Jusqu’à ce rôle qui deviendra sa vocation, l’auteur-compositeur-interprète qu’il embrasse d’abord par jeu, reprenant du Boris Vian pour la petite compagnie de disques de Jacques Canetti. Auprès d’une certaine Brigitte Fontaine.

Dans le petit monde du café-théâtre, il forme une sorte de trio turbulent avec Brigitte Fontaine et Areski Belkacem. Areski avec lequel il enregistre chez Saravah un album pour le moins expérimental. Période mythique et fondatrice, qui exacerbera chez Higelin une intransigeance envers les mièvres et les peureux. Puisqu’il y aura bientôt 50 ans que les pavés volaient bas dans le Paris estudiantin, rappelons que le Jacquot passa mai 1968 au piano dans l’Odéon occupé, jouant (presque) sans discontinuer ce qui lui passait par la tête.

Hippie, punk, rockeur, auteur de chansons

Plutôt hippie au début des années 1970, il vire quasi-punk en 1974 : l’album BBH 75 marque le véritable début du Higelin monté aux nues par les fidèles de la chanson d’auteur autant que par les irréductibles du rock en français dans le texte. Chaque disque est événementiel, sa plume s’acère, sa tendresse s’extrémise, il repousse les limites de ce que peut dire une chanson rock, et les limites de ce qui peut se passer dans un concert. De bouche de druide en oreille de druide, la légende de ses soirées à rallonge qui deviennent des nuits se propage. Une fois, au Cirque d’hiver, c’est au petit matin qu’il sort finalement de scène.

Loin des palmarès, ses chansons n’en sont pas moins des immortelles, et les Mona Lisa Klaxon, Boxon, Champagne, Alertez les bébés et autres Paris New York New York Paris ont été dûment célébrées par des milliers de fans tout aussi extrêmement fidèles à lui qu’il l’était à ses fans. On ne fréquentait pas l’œuvre de Jacques Higelin en dilettante. C’était tout ou rien, Higelin. Pas peur d’aimer démesurément, pas peur d’irriter au sang non plus.

Ses disques des dernières décennies, certes inégaux (qui n’est pas inégal en 50 ans de chansons ?), recelaient toujours des merveilles d’acuité, où l’écriture inspirée ne se mettait jamais dans le chemin de la vérité. Dans son Higelin 75 de 2016, clin d’œil au BBH 75 autant qu’à ses 75 piges, la chanson J’fume noyait la mort dans la boucane : « En attendant qu’une infirmière / Du pavillon des incurables / Aussi rusée que désirable / Me pique, me perfore / Me ponctionne, me perfuse / En attendant que le temps s’arrête / Et que le ciel me tombe sur la tête […] Je tire ma révérence / Une dernière taffe / de provoc ». Salutations affectueuses, Jacques Higelin, de la part de l’un des « vautours de la mafia nécrologique », comme tu disais dans la même chanson où tu avais tout prévu, même ce papier.

Réactions en France

« Je ne peux que crier », a réagi auprès de l’AFP son acolyte depuis les années 1960, Brigitte Fontaine, la voix déchirée par l’émotion.
 

« Il était tombé du ciel et avait gardé la tête en l’air, il chantait  : “ La nuit promet d’être belle ”, c’est tout ce que nous souhaitons à Jacques Higelin », a dit Emmanuel Macron.
 

« Tristesse pour ceux qui le voient partir, a déploré Françoise Nyssen, ministre de la Culture. Artiste pionnier et engagé, Jacques Higelin a réuni autour de lui une véritable famille d’artistes qu’il a nourris de son énergie magnétique. Son rock poétique et flamboyant continuera de nous rassembler. »
 

« La nouvelle de sa mort est glaçante, je le considérais comme un monument de la scène française, a réagi pour sa part La Grande Sophie. Quand il se produisait en concert, je voyais la salle s’illuminer. Il n’était pas du tout dans un formatage, il incarnait la liberté absolue, avec sa façon bien à lui de s’adresser au public. Il aimait la vie et je l’ai toujours vu comme un éternel adolescent. Il avait beaucoup d’énergie. »
 

« C’était quelqu’un de bien, c’était d’abord un poète, un rebelle et puis un fidèle. Le propre d’un poète, c’est qu’on ne peut pas l’imaginer mort… Il était dans la vie, l’énergie, la joie de vivre, tout ce qui est positif… Ça m’a bouleversée », a réagi auprès de l’AFP Françoise Canetti, directrice de l’étiquette Jacques Canetti, créée par son père, qui fit enregistrer en 1964 à Higelin ses premières chansons, sur des textes de Boris Vian.
 

« Jacques Higelin est mort. Cauchemars, fantômes et squelettes, laissez flotter vos idées noires… Mais déjà le ciel blanchit… La folie qui l’accompagne et jamais ne l’a trahi… Champagne pour les poètes et tristesse pour ceux qui les voient partir ! » a tweeté le premier ministre Édouard Philippe.
 

Le chanteur Jean-Louis Aubert a salué celui qui était pour sa génération de musiciens un « géniteur ». « Tout jeune, quand je n’avais pas de groupe, on s’est collé à lui. On habitait tous ensemble. C’était une mise au monde. Il se dirigeait vers le rock, mais il chantait en français », a-t-il raconté.