Schumann sauve le concert

Le chef britannique Alexander Shelley
Photo: Fred Cattroll Le chef britannique Alexander Shelley

Au vu de la revigoration de l’Orchestre du CNA par Alexander Shelley, nous attendions un grand soir de conquête jeudi pour la première présence du chef britannique à la Maison symphonique de Montréal. Ce fut un coup d’essai plus qu’un coup de maître et il a fallu attendre la seconde partie du concert pour avoir une véritable idée de ce que peut être un concert d’Alexander Shelley. Heureusement, ce moment-là fut grandiose.

Shelley a fait preuve de toute sa classe de dompteur d’orchestre dans une 2e symphonie de Schumannardente, à la respiration fiévreuse. Pour une fois, il n’y avait pas de hiatus entre l’esprit fougueux et enflammé des oeuvres pianistiques et l’univers symphonique du compositeur rhénan.

La vision schumanienne de Shelley est proche de celle d’un David Zinman, mais avec plus de souplesse dans le geste. La tenue orchestrale de l’orchestre du CNA fut d’autant plus impressionnante et surprenante que bien des détails du concerto de Brahms en première partie (finition, manque de justesse sur certains accords, réactivité, homogénéité) laissaient perplexe l’auditeur habitué à l’OSM et au Métropolitain dans la même salle.

Alexander Shelley a beaucoup dirigé Schumann à Ottawa cette année. Les musiciens ont visiblement assimilé le style du compositeur, les équilibres et la respiration de cette musique. Leur accomplissement fut surprenant. Je n’ai pas croisé, hélas, hier soir de membre du comité de sélection du prochain directeur musical de l’OSM. J’espère que ces gens avaient de bonnes raisons d’être ailleurs, ou un mot d’excuse de leurs parents, pour ignorer un tel musicien, au français très cultivé soit dit en passant et qui a eu l’élégance de présenter une partition majestueusement orchestrée de Jacques Hétu.

Y a-t-il un accordeur dans la salle ?

Ce qui devait être le clou du spectacle, le 1er concerto de Brahms avec Beatrice Rana, fut hélas un calvaire. Qu’est-ce qui a été fait (ou n’a pas été fait) au piano offert par le mécène David Sela à l’OSM pour qu’il sonne après dix minutes d’un 1er concerto de Brahms comme une casserole de « saloon » dans une bande dessinée de Lucky Luke ?

La fausseté de ce piano a laminé les meilleures intentions des interprètes, qui devaient souffrir au moins autant que nous. Ce fut à la fois affreux, hideux et gênant… Imaginez le plaisir qu’avait Beatrice Rana de revenir à Montréal, théâtre de ses premiers exploits, et songez avec quelle image de Montréal elle s’en retournera chez elle. Par contre, je n’ai absolument pas compris pourquoi elle a choisi un rappel chopinien qui appuyait très précisément sur le registre et les notes les plus déglinguées du clavier. Masochisme ? Sadisme ? Ou les deux ?

À part le problème de l’instrument, auquel la pianiste ne pouvait rien, Beatrice Rana et Alexander Shelley ont tenté une interprétation dans l’obédience (rare) de celle de Gary Graffman et Charles Munch, c’est-à-dire avec très peu de relâchements sur les thèmes « féminins ». Jouant façon tigresse ascendant panthère, Beatrice Rana emballait le discours avec des foucades que l’orchestre avait parfois des difficultés à calquer.

Les sonorités disgracieusement fausses qui émanaient du piano n’ont pas empêché la pianiste italienne de nuancer subtilement un Adagio qui ralentissait au fur et à mesure qu’il avançait. L’orchestre manquait hélas beaucoup de corps et on ne peut que s’étonner de la disposition choisie par le chef, notamment la fatale dissociation entre les violoncelles et les contrebasses et l’espacement large des pupitres de violons entraînant un manque de corps du pupitre.

Ce concert s’est aussi distingué par une étrange initiative : la présence massive (on suppose gratuite) d’un jeune public, venu d’on ne sait où, placé dans les gradins derrière l’orchestre au vu de tous. Des consignes de tenue n’avaient visiblement pas été données et si la majorité a su bien se conduire, le spectacle du très ostensible ennui et des conciliabules d’une certaine minorité (je ne parle pas là du pauvre hère qui s’est mis à saigner du nez) a été un spectacle en soi dont on se serait vraiment passé.

Beatrice Rana et l’Orchestre du CNA jouent Brahms

Brahms : Concerto pour piano no 1. Hétu : Antinomie. Schumann ; Symphonie no 2. Beatrice Rana (piano), Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Maison symphonique de Montréal, jeudi 5 avril 2018.