Chopin dans les veines, Schumann à fleur de peau

Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin
Photo: David Afriat Le Devoir Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin

En ce qui concerne l’ordre du programme, on pouvait s’attendre à ce que, après avoir brossé l’univers des Ballades de Chopin, Charles Richard-Hamelin plonge dans les tourments schumanniens : c’eut été le cheminement dramatique logique du récital. Mais le pianiste québécois a choisi l’ordre inverse et il a eu tout à fait raison. Car Schumann est encore au stade d’exploration et de maturation, alors que Chopin semble littéralement couler dans ses veines.

Les Quatre ballades sont au disque, à mes yeux, l’apanage de deux géants : Krystian Zimerman et, surtout, le pianiste tchèque Ivan Moravec, que j’ai vu jouer ces oeuvres en concert. Charles Richard-Hamelin les interprétera dans un an à la Philharmonie de Paris et il sera digne de l’endroit.

Il n’y a guère de choses à redire : le contrôle du son est admirable, la technique et les élans sont maîtrisés, l’allant initial de la 2e ballade fort judicieux, les transitions de la 3e ballade soignées. Plus développée, la 4e garde une remarquable cohésion par la simple évidence du jeu du pianiste, qui ne surjoue ni les affects, ni les rubatos, ni les écarts dynamiques (il est, de ce point de vue, plus linéaire et sobre que Moravec). Le Nocturne op. 20 en ut dièse mineur, sculpté avec tendresse et un admirable dosage des dynamiques, a conclu cette partie et le récital.

Un vrai tempérament

Charles Richard-Hamelin a raison d’aborder Schumann en l’attaquant à bras-le-corps. Il possède la qualité la plus rare : un vrai tempérament schumannien et un sens de cette musique, si difficile à appréhender en raison de ses incessants revirements. Il en témoigne dans le redoutable 1re mouvement de la Fantaisie op. 17. Sa tâche et sa concentration n’ont pas été facilitées dans la Fantaisie par des applaudissements intempestifs rendant impossibles les enchaînements entre les mouvements.

Ce qui lui reste à peaufiner, c’est l’univers sonore, par exemple la liquidité et les nuances de l’Arabesque telles qu’on les trouve chez Evgueni Kissin. Nous les avons tout naturellement chez lui dans le Nocturne en ut dièse mineur. Dans Schumann nous en sommes encore assez loin dans l’Arabesque et le Finale de la Fantaisie, qui, par ailleurs, ne me semble pas encore avoir un concept architectural réel, notamment sur le climat, le tempo et les dynamiques du début.

J’imagine que Charles Richard-Hamelin veut arriver logiquement aux 90 dernières secondes (indication « plus mouvementé et rapide »), qu’il a conceptualisé ce passage et que, ne souhaitant pas qu’il arrive comme un cheveu sur la soupe, il anime aussi ce qui précède. Je n’ai aucun doute que dans le « work in progress » cette oeuvre évoluera, car Charles Richard-Hamelin a maté bien plus imperméable et tordu dans le répertoire schumannien, par exemple la 1re sonate. Pour l’heure, il y a tout de même une logique à voir ce « langsam » (lent) pris à un tempo soutenu, car tout au long de la soirée, Charles Richard-Hamelin n’a cessé de faire avancer la musique et de refuser de s’engluer dans l’impasse de faux sentiments.

Récital Charles Richard-Hamelin

Schumann : Arabesque op. 18. Fantaisie op. 17. Chopin : Les quatre ballades. Salle Bourgie, mercredi 4 avril 2018.