«Premier juin»: le premier grand vol de Lydia Képinski

L’auteure-compositrice-interprète dit exacerber un peu les émotions dans ses chansons, ce qu’elle juge normal, voire important en art.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteure-compositrice-interprète dit exacerber un peu les émotions dans ses chansons, ce qu’elle juge normal, voire important en art.

La jeune musicienne Lydia Képinski entre en coup de vent dans le café où elle nous a donné rendez-vous. « Salut. Eille, je viens de passer devant le resto en face et il y a un condor en néon rouge. Ça prend ça pour la photo ; en plus, ma première chanson parle d’un condor. » Euh ben, oui, oui, pas de souci. Résultat : il y a bel et bien une photo avec un condor en néon rouge illustrant cet article sur Premier juin, le premier disque complet de l’auteure-compositrice-interprète montréalaise.

C’est elle tout craché, comprend-on. Un peu sans filtre, pas mal libre d’esprit, sensible à l’image entourant son art et à l’ensemble des composantes de son métier.

« Ça fait partie du travail, lance la sympathique et affirmée créatrice de 24 ans. C’est comme un chef de cuisine. Il y a des chefs qui aiment juste ça faire à manger, qui ne font que ça, et ça va être parfait pour eux. Mais il y a des chefs qui veulent ouvrir un restaurant. Ils vont choisir la couleur des murs et veulent faire une carte au goût du jour. Je serais ce genre de chef là. L’album est comme ça. »

Donc, après la mise en bouche de son EP de quatre chansons paru en novembre 2016 et sa victoire en forme de cerise sur le gâteau aux Francouvertes en mai dernier, voici la table d’hôte tout entière avec ce Premier juin — sa date d’anniversaire —, qui est sorti sans avertissement en début de semaine.

Lydia Képinski y livre une version plus en contrôle de sa chanson francophone baignée dans diverses influences, à la fois rock, pop et doucement électroniques. Les textes y sont poétiques, sombres, empreints de divers maux ou malheurs, mais couchés sur des musiques plutôt rebondissantes et rythmées.

Compromis, non merci

Jusqu’à un certain point, on oserait le cliché que Képinski ne fait pas vraiment de compromis. Remarquez, c’est elle qui le dit. En début de carrière, on lui a fortement suggéré d’assouplir le geste, d’opter pour plus de concision, par exemple, ou de recadrer le tir musical.

« J’ai essayé de faire des concessions, en me disant que les gens autour de moi avaient plus d’expérience, et donc qu’ils avaient raison, dit-elle. Et je me suis rendu compte que je n’aimais pas le résultat. Moi, pour être capable de dormir le soir et de lancer un album, il faut que ce soit correct selon mes standards. »

Premier juin propose quarante minutes de musique en huit chansons, aux textes abondants — gna gna les bien-pensants. « Je fais de la musique parce que la chanson, c’est la forme de littérature dans laquelle je m’inscris le mieux », explique Képinski.

Prenez Les balançoires, qui dure un bon six minutes, eh bien, elle était deux fois plus longue avant, confie la chanteuse. « C’est déjà un concentré ! Mais tu sais, c’est correct de couper. Des fois, les chansons sont enceintes d’autres chansons. Dans ce cas-là, je suis d’accord [pour couper]. Mais couper parce que tu penses que le public n’est pas habitué à ce genre de format… Excuse-moi, mais le monde lit Guerre et paix. Les gens sont capables de supporter six minutes de musique. »

La jeune femme joue donc du coude, n’a que faire des cadres classiques. Le but n’est pas de provoquer, mais elle note effectivement qu’il « y a un effet collatéral » à son approche libre.

« Je ne veux pas dire qu’il y a une révolution qui se prépare, mais tsé, des filles comme Safia Nolin et Klô Pelgag, des projets comme Hubert Lenoir, c’est nous, c’est notre génération, et on vient un petit peu déformer ce qui a été prévu pour nous, peut-être ? Nos généreux aînés nous ont réservé un petit spot en bas de l’étagère et, finalement, [on dit] non. Nous, on veut être au top of the shelves. »

Douleur

La trame des récits de Lydia Képinski n’est pas joyeuse, mais plutôt empreinte de mort, de douleur, d’amour douloureux ou corrosif, d’états altérés, de folie — notons un clin d’oeil au Parc Belmont de Diane Dufresne. Ce qui peut être surprenant provenant d’une femme aujourd’hui si sûre d’elle, née dans le Mile-End montréalais, issue d’une certaine bourgeoisie financière et culturelle.

« Ça peut tellement paraître comme un beau portrait : enfant unique, bonne famille, parents éduqués, école privée. Mais ça peut vraiment être de la marde aussi. Même que ça fait que tu te donnes moins le droit d’avoir de la peine. Tu ne peux pas faillir parce que tu es dans un contexte où tout devrait bien aller. Et quand t’essaies d’en parler, les gens minimisent. »

Lydia Képinski dit exacerber un peu les émotions dans ses chansons, ce qu’elle juge normal, voire important en art. Mais tout de même, elle parle du bout des lèvres d’idées suicidaires qu’elle a jadis eues. Ce qui la ramène au condor de sa chanson Les routes indolores. Dans le texte, elle cherche ses routes sans douleur. « Mais si dans trois mois je ne les ai toujours pas trouvées / je promets que je vais sortir de mon corps / et je pourrais voler haut comme le condor / j’aurais déployé tous mes efforts ».

« Les références à l’Amérique du Sud, ce sont les sacrifices aztèques, le négatif qui est aussi positif. Il fallait tuer quelqu’un pour avoir la grâce des dieux. Et un moment donné, j’entrevoyais aussi le suicide comme ça, en me disant qu’il y a peut-être des gens qui ne sont objectivement pas faits pour vivre. Et si moi je ne suis pas capable de faire ce que je veux faire dans la vie, ou de vivre mieux, à un moment donné je vais arrêter de m’obstiner. »

Doit-on dire qu’on préfère que le condor reste les pattes bien au sol ? « C’est pour moi la façon d’avaler cette période de ma vie. »

Au final, avec Premier juin, Képinski a surtout envie d’être entendue, et de pouvoir se promener avec les gens dans leur parcours. « Je veux ultimement être la trame sonore de la vie du monde. »

Premier juin

Lydia Képinski Indépendant