Nana Mouskouri, 60 ans à chanter, sans jamais déchanter

Nana Mouskouri est au Québec, où elle présentera des spectacles dans la capitale et à Montréal en mai. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nana Mouskouri est au Québec, où elle présentera des spectacles dans la capitale et à Montréal en mai. 

D’Elvis à Emmylou, de Dalida à Dylan, de Cohen à Barbara, d’Aznavour à Amy Winehouse, l’interprète internationalement grecque aux 300 millions d’albums fait vivre à ses voix préférées une éternelle jeunesse. Nouvel album ce vendredi, spectacles en mai. Entrevue tout de suite.

Combientième album ? Elle ne le sait pas, moi non plus. Nana Mouskouri a une discographie par pays, c’est infini. On estime à 1500 les titres enregistrés : on n’en dressera pas la liste ici. Chose certaine, la chanson-titre de son nouveau disque est du Bob Dylan : Forever Young. Certitude, il y a aussi une forte version du Hallelujah de Leonard Cohen. Un grand ami de Nana, on sait ça aussi. Dylan, Cohen, elle les chante depuis les années 1960. « J’ai passé une soirée avec les deux, une fois, se souvient-elle. Je les ai écoutés discuter d’écriture de chansons, c’était incroyable, je n’oublierai jamais ça ! »

Il faut la voir s’animer. Ce n’est plus la Nana Mouskouri qui, à 83 ans, débarque à Montréal pour la promo de Forever Young (on est jeudi après-midi : le tournage de l’émission Tout le monde en parle a lieu le soir). C’est une éternelle jeune femme toute joyeuse à l’idée de partager un moment béni : « C’était à Los Angeles, après un concert, ils étaient là l’un devant l’autre, deux chercheurs de l’âme. Les mots ne sortaient pas facilement de leur bouche, mais ils étaient réfléchis. Je les regardais, j’étais émue à fond. Cohen demandait à Dylan ce qu’il avait voulu dire dans telle phrase de telle chanson. Et Dylan le regardait sans répondre. Il a fini par citer une phrase de Cohen et lui demander ce que lui avait voulu dire… Ils ont fini par rire et se dire l’un à l’autre : “Il va falloir qu’on apprenne à lire entre les lignes…” C’était magnifique ! »

Des lunettes qui rient

Et Nana Mouskouri d’éclater d’un rire cristallin, presque enfantin. Avez-vous déjà vu rire des lunettes ? Devant elle, on a l’impression que ses fameuses lunettes sont branchées à même sa tête, amplifient tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle ressent. « Moi, je chante entre les lignes, en tout cas c’est un peu ça que j’essaie de faire depuis 60 ans ! » Sourire à lunettes. « Il y a 60 ans presque jour pour jour, je lançais mon premier disque ! » Et l’interprète d’ajouter, sur sa lancée : « Cohen me disait : “Il y aura toujours une autre chanson…” Il cherchait la chanson de la vraie vérité. Je suppose que je cherche la même chose dans l’interprétation. »

Écouter ce nouvel album absolument remarquable pour sa justesse émotionnelle dans la retenue, c’est constater que l’interprétation n’est pas affaire de doubles saltos arrière carpés autour de la note. Qu’elle échantillonne le répertoire d’Elvis Presley (In the Ghetto) ou d’Emmylou Harris (Lonely Street), qu’elle « ose Barbara » (Dis, quand reviendras-tu ?) ou les Beatles (rien de moins que Hey Jude), les mélodies et même les inflexions d’origine demeurent inchangées. Ça devient pourtant du Nana Mouskouri à tous les coups, il suffit qu’elle chante. « C’est très important, pour moi, ne pas trahir la version originale. Je crois qu’il faut respecter la mélodie et les paroles. Ce sont des voies d’accès vers le sens profond des choses. »

« J’ai compris très tôt que la chanson, si j’allais vers elle plutôt que d’essayer de l’amener vers moi, était mon meilleur moyen de comprendre non seulement ce que l’auteur veut transmettre, mais aussi la culture d’un pays. J’ai chanté dans plusieurs, plusieurs langues, j’ai toujours inclus dans mon spectacle au moins une chanson du pays où je me produisais : le mandarin en Chine, le taïwanais à Taïwan, et les dialectes autant que possible. » À son premier spectacle au Québec, Nana Mouskouri interprète Un Canadien errant. « C’était obligatoire pour moi ! » À ces mots, ses yeux déjà grands s’agrandissent encore. J’ai l’impression d’être une planète observée au télescope. « Je crois que je suis une insatiable de culture. Je n’ai jamais perdu mon appétit d’apprendre : si j’ai tant voyagé, c’est pour nourrir ça. Aller chanter en Nouvelle-Zélande, pour moi, c’était l’occasion d’apprendre une chanson maori. Ma vraie richesse, ce n’est pas tellement d’avoir vendu tant d’albums, c’est d’avoir connu la culture des îles des Caraïbes [elle reprend ici le Jamaica Farewell popularisé par son ami Harry Belafonte], et la culture hawaïenne [Lei Pikake]… Ce qui m’intéresse, c’est l’âme. »

Amy et Ella

En exergue du livret de l’album, elle cite Platon : « La musique est une loi morale, elle donne une âme à nos coeurs, des ailes à la pensée, un essor à l’imagination. » Encore faut-il savoir prendre soin de soi : la carrière musicale est impitoyable, le potentiel d’usure prématurée immense, ce dont les fins tragiques des Amy Winehouse, Elvis, Dalida et Barbara témoignent. « J’ai su dès le début que cette voix que j’avais était un don précieux, et que je devais y faire très attention. Je me suis protégée, mes années de chant classique m’ont donné les moyens de préserver ma voix. » Elle chante encore toutes ses chansons dans la clé d’origine, et les interprétations du nouvel album sont données dans le registre de Paul McCartney (pour Hey Jude) autant que dans le registre de Marlene Dietrich (pour Lili Marlene). « Je me suis appliquée à ne pas pousser ma voix à bout. Ella Fitzgerald disait ça aussi, qu’il ne fallait pas abîmer sa voix : même à la fin, malgré ses ennuis graves de santé, son timbre et son registre n’avaient pas changé. »

Elle ajoute, un ton plus bas : « Je crois qu’il faut aussi trouver sa joie. Quand je chante Love Is a Losing Game d’Amy Winehouse, j’entends sa détresse, c’est terrible. L’amour, quand on l’a, il faut l’entretenir. On ne met pas ça dans la poche en se disant, voilà, je le possède. Il faut se donner la chance de comprendre ce qu’on a. Oui, l’amour peut être un “losing game”, le métier de chanteuse aussi, on peut se mettre à boire, tout peut arriver, mais je crois aussi qu’on a du pouvoir sur soi-même. J’ai toujours été bien entourée, j’ai eu beaucoup de chance, mais j’ai aussi contribué à cette chance. » Et Nana Mouskouri sourit tendrement. Et je le jurerais, les lunettes me font des clins d’oeil.

La chanteuse sera en spectacle à Québec le 18 mai (salle Louis-Fréchette), à Montréal le lendemain (Maison symphonique) ; elle présentera également une classe de maître à l’Université McGill le 20 mai.

 

Nana Mouskouri, Love is a losing game

Forever Young

Nana Mouskouri, Mercury/Universal