Superorganism, un groupe post-postmoderne

Huit musiciens éparpillés entre le Maine, Londres, l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui bricolent des chansons éclatées pour l’ère du Web: voilà ce qui compose Superorganism. 
Photo: Jordan Hughes Huit musiciens éparpillés entre le Maine, Londres, l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui bricolent des chansons éclatées pour l’ère du Web: voilà ce qui compose Superorganism. 

C’était l’un des groupes les plus attendus du festival South by South West (SXSW), où il aurait d’ailleurs triomphé il y a deux semaines à en croire les témoins de la scène. Attendu demain au Belmont pour répandre ses bonnes vibrations hip-pop psychédéliques, l’improbable collectif de huit musiciens, danseurs et vidéastes est toutefois plus que la saveur du jour, et plutôt le miroir du zeitgeist : une formation mondialiste, organiquement née sur les réseaux sociaux, transmusicale dans ses influences. Décryptage avec le guitariste et compositeur Harry.

L’histoire officielle débute en février 2017 lorsque Superorganism téléverse sur YouTube le coloré clip de sa toute première chanson, Something for Your M.I.N.D. qui, rapidement, devient virale.

Acidulé

Y’a qu’à voir l’étrange et ludique clip pour le comprendre : ça brûle les rétines pendant que le refrain s’imprime dans le cortex. Un collage visuel bigarré avec sa baleine volante, le lent rythme hip-hop et sa guitare slide, la voix placide de cette jeune chanteuse — nous apprendrons qu’elle se prénomme Orono, Japonaise de 17 ans qui étudie dans l’État du Maine — qui déballe le texte naïf de cette chanson flairant bon le Beck de Mellow Gold. Débile et très décalé, on accroche. En quelques semaines, ces inconnus gagnent des milliers de fans intrigués, parmi lesquels Laurence Bell, fondateur et patron de la maison de disques anglaise Domino Recordings qui a non seulement du flair, mais qui sait battre le fer pendant qu’il est chaud.

Il y a un an, personne ne savait qui étaient ces huit musiciens éparpillés entre le Maine, Londres, l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui bricolaient des chansons via le Web. « Lorsqu’on a signé en juin dernier avec Domino, nous avions seulement lancé trois chansons, raconte Christopher Young (nom de scène : Harry), et cinq ou six autres étaient presque terminées. Or au mois d’août, l’album était pas mal terminé. On a beaucoup travaillé, et très rapidement. Domino nous a aidés à faire le tri dans notre matériel, nous a donné quelques conseils, mais surtout, ils ne se sont jamais interposés dans notre création. Ils ont commis un acte de foi en nous signant alors que nous n’avions qu’une poignée de chansons, et même pas de spectacle à présenter. »

Hyperréférentiel

Dense, court et acidulé, Superorganism, le premier album du groupe éponyme, suscite les comparaisons avec des groupes comme The Avalanches et Gorillaz. « Nous sommes flattés d’être comparés à eux, dit Harry, mais notre son est vraiment un amalgame d’un tas d’influences. Ruby tripe sur la pop contemporaine, B est fan de soul, alors que Soul, un super chanteur et un très bon danseur, est mordu de musique psychédélique des années 1960 et 1970. Orono, elle, adore Pavement, mais s’intéresse aussi beaucoup à la pop contemporaine.Mais tout le monde dans le groupe aime le répertoire de Beck des années 1990. »

Récits de bouts du monde

L’histoire non officielle est tout aussi intéressante. À l’origine, Harry et trois de ses collègues de Superorganism faisaient partie d’un groupe rock néo-zélandais nommé The Eversons. Trois albums et autant de EP entre 2011 et 2015 les limitant à un succès régional, avec l’occasionnelle tournée en Australie… et au Japon, où ils ont trouvé un public. Et dans ce public, une jeune ado rêvant de rock, Orono, qu’ils avaient rencontrée, « ses parents sont vraiment cool, ils nous avaient invités à dîner, nous avaient fait visiter leur coin. Ils nous donnent beaucoup de soutien ».

Or, ces musiciens sentaient être allés jusqu’au bout de ce que The Eversons avait à offrir. Fallait changer d’air : cap sur Londres pour tenter leur chance à nouveau, avec un projet différent. Se dénichent une maison dans l’East-End pour habiter, réfléchir, créer, enregistrer, convoquent d’autres amis artistes d’Australie et de Nouvelle-Zélande et planchent sur les premières chansons. Invitent Orono à enregistrer, depuis son high school américain, une piste de voix pour cette chanson qu’ils allaient lancer sur YouTube comme une bouteille à la mer. C’est à ce moment que l’histoire de Superorganism devient officielle. « On vit et on travaille dans notre maison, notre petit monde. C’est ce qui est bien d’être huit dans le même projet : tout le monde s’appuie, et la pression ne tombe pas sur une seule personne. Tout le monde a de bonnes idées à exploiter. »

« Lorsqu’on a lancé le projet, on s’imaginait seulement que c’était pour être un truc de studio, admet Harry. Nous vivions tous sur différents continents, mais nous aimions faire de la musique ensemble. On s’est simplement dit : “Hé, pourquoi ne pas lancer nos chansons sur le Web ?” On ne s’imaginait pas que les gens les écouteraient… » Lorsque Orono a décroché son diplôme, elle s’est illico envolée pour Londres (ses parents sont vraiment cool !), B et Soul ont aussi quitté l’Océanie pour retrouver Harry, Emily (claviers, séquenceurs), Tucan (batteur) et Robert Strange, l’artiste visuel qui conçoit les clips et les projections du spectacle.

« Son travail visuel est absolument fantastique, insiste Harry. Ça rend l’expérience de scène très intense, très psychédélique, y’a quelque chose d’irrésistible. Irrésistible. Dans la foule, ça éveille les sens — j’imagine que prendre un hallucinogène et se planter au milieu du parterre, ça doit provoquer des sensations vraiment fortes ! »

Superorganism

Au Belmont sur le Boulevard, samedi à 21 h