La belle leçon d'Edna Stern

La pianiste Edna Stern
Photo: Barbara Gandenheimer La pianiste Edna Stern

Dans le cadre des concerts liés à l’exposition Napoléon, art et vie de cour au palais impérial du Musée des beaux-arts de Montréal, la pianiste Edna Stern nous arrivait, mardi, avec une proposition artistique originale rétablissant une compositrice oubliée, Hélène de Nervo (1764-1836), épouse du marquis de Montgeroult.

Edna Stern avait déjà enregistré, sur étiquette Orchid, certaines de ses oeuvres, dont 12 études, choisies parmi un corpus de 114 publiées en 1816. En concert, un an plus tard, la sélection (exactement la même) nous permet de vivre en direct les prémonitions musicales de cette compositrice.

Je ne peux trouver des mots plus clairs pour décrire l’intérêt d’Hélène de Montgeroult (surtout en marge de l’exposition Napoléon !) que ceux de la pianiste dans la notice : « Considérée parmi les meilleurs musiciens de son temps, elle était professeure au Conservatoire de Paris en 1795, où elle enseignait à des classes d’élèves masculins, mais ne pouvait être nommée à cause de son état aristocratique. Elle appartenait donc à la fois au monde nouveau, qui se met en place à la suite de la Révolution, et à l’Ancien Régime. Contemporaines de celles de Haydn, Mozart et Beethoven, ses compositions annoncent déjà la musique de Mendelssohn, Schumann et Chopin. En d’autres termes, elle est un des rares “compositeurs” qui sont passés du classicisme au romantisme en ayant le génie de pressentir l’idéal musical à venir. »

Un programme habile

De manière fort astucieuse, Edna Stern a intégré Hélène de Montgeroult aux autres compositeurs, justement comme un lien entre l’ancien et le nouveau, à l’aide de successions savamment conçues, comme l’enfilade de compositions en fa mineur de Bach, Montgeroult et Haydn en début de seconde partie, mais aussi à travers des juxtapositions de formes : fugues, variations…

Edna Stern, qui a enregistré Montgeroult sur un Pleyel de 1860, a trouvé à la salle Bourgie un Érard de 1859 qui ne pouvait que la ravir. Elle a toutefois opéré, comme Philippe Cassard, une juxtaposition d’univers sonores en jouant toute la seconde partie au piano Steinway. On sait la pianiste fort à l’aise dans l’interprétation de répertoire préclassique au piano moderne, et je dois avouer que la seconde moitié était encore plus impressionnante que la première.

Intrinsèquement, la réhabilitation d’Hélène de Montgeroult est une juste cause. On le ressentait in abstracto à l’écoute du disque. On en a la preuve en contexte. Voir les Études nos 26, 28 et 37 ouvrir ainsi sur le romantisme (Schubert) est aussi impressionnant que d’entendre la Fugue en fa mineur tenir aussi bien après celle de Bach. Quant à l’exercice de la variation, Haydn a ici un net avantage sur Montgeroult et Mendelssohn, mais parce que ses Variations en fa mineur Hob. XVII/6 font partie de ses chefs-d’oeuvre absolus.

Le concert permet aussi d’appréhender l’évolution propre de Montgeroult, puisque les Études tardives (la no 107 a déclenché des applaudissements spontanés) sont plus développées. La logique des liens ira jusqu’au rappel : l’Étude révolutionnaire de Chopin, qui, lorsqu’on songe qu’elle date de 1832, mérite vraiment son nom.

Edna Stern a défendu son programme avec tact et personnalité sur les deux instruments, à l’exception d’un colin-maillard des Scènes d’enfants de Schumann où elle s’est embrouillée. Mais il y avait bien plus de satisfactions dans ce Schumann qui se projetait toujours vers l’avant, même dans la Rêverie, pour mener à un splendide diptyque final (L’enfant s’endort, Le poète parle). Les autres moments furent le doux et serein Choral de Bach et le Haydn à la dichotomie bien soulignée, un Haydn qui semblait parcouru par une agitation intérieure.

Ce remarquable concert méritait une assistance plus nombreuse.

 

Hélène de Montgeroult, la marquise visionnaire

Bach : Toccata de la Partita no 6. Montgeroult : 12 Études, Thème varié dans le genre moderne. Schumann : Scènes d’enfants. Bach : Prélude et fugue en fa mineur du livre I du Clavier bien tempéré. Montgeroult : Fugue en fa mineur. Haydn : Variations en fa mineur, Hob. XVII/6. Brahms : Choral op. 122 no 5. Mendelssohn : Variations sérieuses en ré mineur, op. 54. Edna Stern (piano). Salle Bourgie, mardi 27 mars 2018.