«Journées Debussy»: Lupo et la voûte étoilée

Le pianiste Benedetto Lupo
Photo: Musacchio & Ianniello Le pianiste Benedetto Lupo

Deux concerts stratosphériques en moins d’une semaine : voilà une chose très rare. Après la prestation du Quatuor de Jérusalem, dimanche, au Ladies' Morning, le récital Debussy de Benedetto Lupo, jeudi, a été une expérience musicale, sensuelle et sonore tout à fait exceptionnelle.

Sans vouloir me substituer aux jurés du prix Opus, si la Fondation Arte Musica ne se retrouve pas distinguée en février prochain pour ses Journées Debussy, c’est à n’y rien comprendre. Après le superbe concert de Philippe Cassard et en attendant Jean-Efflam Bavouzet, Benedetto Lupo est allé mettre la barre à une hauteur où ne l’attendait pas.

Certes, il y avait chez Cassard des moments tout aussi magiques, comme l’inoubliable transition entre la Berceuse de Chopin et Reflets dans l’eau de Debussy, sur le piano Érard, ou l’enchaînement Ce qu’a vu le vent d’ouestL’isle joyeuse, sur Steinway. La différence avec Benedetto Lupo, qui a opté pour le Steinway pendant tout le concert, en le faisant sonner comme très peu de pianistes (Babayan ou Cassard, justement), c’est que chez Lupo tout était suprême, alors que Cassard avait eu des hauts et quelques bas.

Mouvement et résonance

L’affinité de pianistes italiens avec les idiomes debussystes n’est évidemment pas nouvelle. Arturo Benedetti Michelangeli et Dino Ciani furent de légendaires interprètes de Debussy, Benedetto Lupo est bien davantage leur digne successeur que Maurizio Pollini, qui vient de commettre un disque ni fait ni à faire du Livre II des Préludes chez Deutsche Grammophon. Si je fais référence à ce CD, commenté dans le D Magazine samedi dernier, c’est pour opposer la raideur métrique de Pollini à l’infinie souplesse de Lupo.

Les deux maîtres mots du Debussy de Lupo sont « mouvement » et « résonance ». Le mouvement chez Debussy peut être une énigme a priori. « Commencer lentement dans un rythme nonchalamment gracieux », demande-t-il dans La soirée dans Grenade des Estampes. Mais ce qui est plus clair, c’est la souplesse requise à l’intérieur du canevas. En moins de dix mesures de cette même pièce, on lit « Tempo rubato », puis « Retenu », puis « Tempo 1 (avec plus d’abandon) ». Benedetto Lupo recherche cet esprit à tout moment pour donner une respiration aux pièces.

Cette dimension est enchâssée dans un canevas sonore très étudié. Par un usage aussi savant que généreux de la pédale, Benedetto Lupo fait sonner Debussy avec des résonances longues qui font se tuiler des sonorités (Pagodes !) au point pour l’auditeur, dans les Images, de ne pas pouvoir définir la fin des notes, puisque le son perdure. On en vient à imaginer une voûte étoilée, une constellation sonore, notamment dans la 2e série d’Images. Quelle ironie d’évoquer l’air et le ciel dans le Debussy le plus liquide qui soit.

Dernier niveau : les touches, innombrables, puisque le Debussy de Lupo n’est en rien prévisible. Les fusées de Poissons d’or, la légèreté des arabesques de la main droite et violence solaire de certains Reflets dans l’eau, la sensualité embrasée de L’Isle joyeuse.

En rappel, Benedetto Lupo a joué La plus que lente. Le fait que l’art de ce magicien ne soit pas documenté et préservé au disque alors que des bimbos épiphénoménales médiocres occupent le devant de la scène médiatique et discographique est décidément l’un des plus grands scandales de la musique classique.

Journées Debussy

Images oubliées. Estampes. Images, séries I et II. Masques. D’un cahier d’esquisses. L’isle joyeuse. Benedetto Lupo (piano). Salle Bourgie, jeudi 22 mars 2018.