Isaac Hayes: marquer le soul d’une pierre blanche

Le chanteur américain Isaac Hayes, l'un des plus grands noms de la soul music, décédé en 2008
Photo: Amanda Edwards Getty Images Le chanteur américain Isaac Hayes, l'un des plus grands noms de la soul music, décédé en 2008

Toutes les raisons sont bonnes pour accueillir ces rééditions de trois chefs-d’oeuvre d’Isaac Hayes, choisissez la vôtre : les célébrations, entamées l’an dernier, du 60e anniversaire de l’étiquette Stax, le 50e anniversaire de la carrière solo de l’auteur, compositeur, arrangeur et interprète et, sous peu la commémoration de son décès survenu en août 2008, dix jours avant son 66e anniversaire. Les mélomanes peuvent aujourd’hui se régaler d’impeccables rematriçages de Hot Buttered Soul (1969), de la bande originale du film Shaft (1971) et de Black Moses (1972), trois disques phares de la musique populaire afro-américaine des années 1970 servis sur vinyles 180 grammes.

Des trois disques, celui de la bande originale du film blaxploitation Shaft, réalisé par Gordon Parks, est sans doute le plus connu. Et ce, grâce à la chanson thème du film devenue le premier succès du chanteur chauve (première place du Billboard Hot 100 en novembre 1971), grâce à l’imbattable son wah-wah de Charlie « Skip » Pitts, un des plus grands guitaristes du soul-funk de l’époque, ainsi qu’à la prosodie mi-parlée mi-chantonnée, avec ce timbre si chaleureux, de Hayes.

La bande originale du film Shaft constituait alors un sommet dans la carrière de Hayes qui, jusqu’à la parution de son premier album solo en 1968, agissait alors comme l’un des compositeurs maison de Stax, pondant des hits pour Sam Dave (Hold On ! I’m Coming, Soul Man) et Carla Thomas (B-A-B-Y), entre autres vedettes du studio de Memphis. Essentiellement constitué de pièces instrumentales parfaitement adaptées à l’atmosphère du drame policier, l’album deviendra le plus vendu de Stax — grâce à lui, Hayes remportera l’Oscar de la meilleure chanson originale, le premier artiste noir à accéder à cet honneur. Il y a, à l’origine du travail de Kendrick Lamar sur la bande originale de Black Panther, beaucoup de celui d’Isaac Hayes…

Si le célèbre Theme from Shaft s’avère un argument de vente en soi pour cette luxuriante bande sonore, le pinacle de l’album occupe quasiment toute la face B du second disque : Do Your Thing (vocal), un long groove funk de presque vingt minutes, serti d’un épatant solo, noyé dans le fuzz, de Skip. Du Hayes classique s’appuyant sur une démarche entamée avec son deuxième album solo, Hot Buttered Soul : déconstruire un thème, distiller sa mélodie, étirer le plaisir du groove en reliant les racines soul et r b au son psychédélique ambiant dans un long et poignant crescendo de choeurs, de cordes et de cuivres.

Hot Buttered Soul

La genèse de la carrière solo de Hayes est née dans la tragédie : lorsque l’avion d’Otis Redding s’écrase en décembre 1967 (tuant également quatre membres de l’orchestre maison, les Bar-Kays), Stax perd sa plus grande star. Un an plus tard, l’étiquette quitte son distributeur Atlantic, laissant derrière elle la possibilité d’exploiter son catalogue. La consigne est alors donnée aux musiciens de l’écurie : enregistrez ce que vous voulez, mais faites vite.

Isaac Hayes prend l’ordre au pied de la lettre et réunit la section rythmique des Bar-Kays ainsi que le réalisateur Marvell Thomas (fils de Rufus, frère de Carla) pour mettre sur bande ses idées musicales. Le chef-d’oeuvre Hot Buttered Soul fut enregistré en deux jours et campe la vision musicale grandiose et psychédélique de Hayes, qui met ici en valeur les compositions des autres plutôt que les siennes, un exercice qu’il répétera sur la majorité de ses albums parus chez Stax (ou plutôt sa sous-étiquette Enterprise).

Hayes semble affectionner particulièrement le travail de Burt Bacharach et Hal David : l’album, constitué de quatre chansons, débute avec une fameuse et douloureuse relecture de Walk on By qui dure douze libératrices minutes durant lesquelles s’emportent l’orgue B3, les choeurs et la guitare du brillant Michael Toles. Sur ses albums subséquents, il reprendra également I Just Don’t Know What to Do with Myself, The Look of Love puis, sur l’album double Black Moses, (They Long to Be) Close to You, succès des Carpenters, et I’ll Never Fall in Love Again.

Sa version de Walk on By met la table pour le plat de résistance en face B : les quelque vingt glorieuses minutes de By the Time I Get to Phoenix, composition de Jimmy Webb popularisée par Glen Campbell, avec Hayes qui raconte à la manière d’un preacher l’histoire derrière cette composition pendant de longues minutes, accompagné d’une simple batterie et d’une note d’orgue, avant de mordre dans la mélodie. La vision d’Isaac Hayes ici déployée influencera toute la production soul, funk et r b des dix prochaines années.

Le « prophète » du soul

Après Shaft, Isaac Hayes s’est attaqué à son album le plus ambitieux, Black Moses — réédité ici en vinyle avec sa pochette originale, où on voit l’artiste vêtu d’une toge, bras tendus, qui, dépliée, mesure quatre pieds de long —, les trois rééditions sont présentées dans des répliques à l’identique des pochettes des éditions vinyles originales. Le surnom de prophète Black lui fut donné par un employé de Stax, illustrant ainsi la notoriété et l’influence acquises par Hayes. Black Moses tient en plus d’une heure trente de chansons, parmi lesquelles deux reprises de Curtis Mayfield (Man’s Temptation et la tendre Need to Belong to Someone), Never Can Say Goodbye popularisée par les Jackson 5 et, surtout, le « medley » Ike’s Rap II/Help Me Love, sur la face B du premier disque, fameusement échantillonné par Portishead dans sa chanson Glory Box.

En vérité, ces trois albums classiques ont fourni aux contemporains du rap et des musiques électroniques un trésor de samples — de Massive Attack à Public Enemy, en passant par le Wu-Tang, 2pac —, nombreux sont ceux qui ont revisité le répertoire d’Isaac Hayes à la recherche de grooves amples et gorgés d’émotions, ici parfaitement rendus par les ingénieurs des studios Elysian Masters, qui ont travaillé à partir des bandes magnétiques originales.

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