Baloji: toutes Afriques musicales unies

Quatorze ans après avoir quitté le groupe Staflam, Baloji joue le tout pour le tout sur ce second album solo, en mariant les sonorités plurielles du continent africain.
Photo: Kristin-Lee Moolman Quatorze ans après avoir quitté le groupe Staflam, Baloji joue le tout pour le tout sur ce second album solo, en mariant les sonorités plurielles du continent africain.

Quatorze chansons s’étendant sur quatre-vingts minutes, des collaborateurs de prestige réunis en studio, un périple musical à travers la modernité africaine, le récit d’un déraciné qui cherche sa place et se questionne même sur son métier : le rappeur belge d’origine congolaise Baloji a tout déballé sur son colossal second disque, intitulé 137 avenue Kaniama. L’album de la reconnaissance, enfin ? « Je n’en sais rien, laisse tomber le musicien. J’ai très peu d’attentes, pour être bien honnête. Je vais galérer comme j’ai toujours galéré, et puis voilà ! »

On ne vous cachera pas que Baloji a l’air d’avoir besoin qu’on lui remonte le moral. Quatorze ans après avoir quitté le groupe Staflam, celui qu’on appelait alors MC Balo rêvait peut-être que sa carrière, pourtant jalonnée de bons enregistrements, connaisse un meilleur sort, qu’il puisse profiter d’un peu de stabilité après tant d’années d’efforts dans cette industrie : « Quand on n’est pas un artiste établi, on suit les règles », dit-il, comme devoir attendre que son second disque paraisse enfin, un an après avoir remis les bandes à sa nouvelle maison de disque, la britannique Bella Union.

Entretenir le doute

Le musicien doute beaucoup sur la poignante La dernière pluie – Inconnu à cette adresse, long texte porté par de délicates orchestrations de batterie jazz, de guitare électrique et de percussions. Comme quelques autres de l’album, elle se déploie en deux parties, une idée « liée à l’héritage de la musique congolaise et ses chansons à plusieurs volets, raconte Baloji. Elles s’installent dans la longueur, racontent des choses différentes, mais permettent plus de nuances. » Ici, Baloji relate les retrouvailles avec sa mère biologique, restée au Congo, qu’il quittait à l’âge de cinq ou six ans avec son père pour s’installer en Belgique.

Au fil des dix minutes que dure la chanson, il enchaîne en faisant le point sur sa carrière. « Inconnu à cette adresse, c’est en quelque sorte la chanson thème de l’album, explique le rappeur. La personne n’est plus à l’adresse mentionnée ; ce morceau raconte également que ce que je fais, ma musique, ne trouve pas facilement un public. Je le dis dans la chanson : “Musique trop noire pour les Blancs/Trop blanche pour les Noirs”… C’est pourtant ma réalité, faire une musique décomplexée qui passe d’un style à l’autre, qui est multiple, car je crois qu’on l’est tous. Malheureusement, je crois que les genres musicaux, les codes, tout est très cloisonné. »

S’il vous plaît, écoutez 137 avenue Kaniama et dites-lui qu’il a tort. Fameux de la première à la dernière note, ce disque. Bondissant d’un style à l’autre, de la musique de club pendant l’infectieux premier tiers du disque, avec notamment L’hiver indien – Ghetto Mirador : « Ici, la partie “Ghetto” ramène à la dureté de l’isolement, de l’éloignement géographique par rapport à sa famille et à son pays d’origine. D’ailleurs, je parle de Montréal, une ville qui m’a inspiré pour cette chanson ». Spotlight et Soleil de Volt visent directement le plancher de danse et ne ratent pas leur cible ; ensuite, ça se calme un brin, passant aux grooves afrobeat nigérians, rumba congolaise, avec un peu de musique du Ghana, du Soudan et du Zimbabwe pour parfumer le tout.

Polyvalence

Éclaté, mais totalement cohérent. Une vision de l’Afrique musicale plurielle passée à travers le filtre de ce Congolais se sentant un peu seul dans le Plat Pays. Ça explique pourquoi il y a tant d’invités sur son disque.

« C’est mon côté famille nombreuse, comme ces gens qui n’aiment pas être seuls, ou qui ne sont pas habitués de l’être, explique Baloji. Ces musiciens agrémentent mes propos », des talents basés à Bruxelles ou à Kinshasa, « qui, dans leurs styles, sont légendaires ».

Sur l’infectieuse rumba électronique Bipolaire – Les Noirs — qui contient dans le texte une référence à Dany Laferrière ! —, Baloji se fait donner la réplique par nul autre que Malage de Lugendo, chanteur à la voix d’or autrefois membre du célèbre TP OK Jazz et de Zaïko Langa Langa, deux orchestres qui ont fait la pluie et le beau temps de la scène soukouss/rumba de Kinshasa. « Il chante avec une élégance folle », dit Baloji, admiratif, soulignant avec la même affection la présence du vétéran guitariste Dizzy Mandjeku, accompagnateur de Papa Wemba. Sur les titres plus afrobeat de la seconde moitié de l’album, Baloji a même invité la section de cuivres du Antibalas Afrobeat Orchestra en studio.

Il faut lui dire que ce disque mérite qu’on s’y attarde, qu’il s’agit là d’une des révélations de la saison, tous genres musicaux confondus. « D’habitude, je ne crois pas ce genre de commentaires… Mais toi, je te crois. » Bon ! Ça va mieux, on dirait : on aura attendu dix ans avant d’entendre la suite d’Hôtel Impala — nonobstant sa version « roots congolaise » Kinshasa Succursale parue en 2010 et le EP 64 bits and Malachite d’il y a trois ans, jamais paru chez nous. Au moins, ça en aura valu la peine. Le besoin de raconter sa vie, de partager les idées musicales qui se sont accumulées, transcende avec panache sur ce disque aux émotions aussi vastes que ses références musicales. « J’aime l’idée qu’il y ait énormément de passerelles qui se soient créées sur ce disque entre des choses qui, au départ, paraissaient si éloignées. C’est la beauté de la musique, de nos jours : on peut être Congolais et s’intéresser à Arcade Fire, à Antibalas qui les accompagne justement en tournée, puis plonger dans un disque de Drake, par exemple. »

« J’ai fait un album pour simplement me faire plaisir, à moi-même, pas pour plaire, en ne suivant aucune tendance, aucun courant. Un disque juste pour moi, et pour ma fille, pour qu’elle en soit fière. »