«Three Rivers»: la tournée des Walmart de Jordan Officer

Durant deux ans, Jordan Officer a sillonné le sud des États-Unis avec sa famille.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Durant deux ans, Jordan Officer a sillonné le sud des États-Unis avec sa famille.

« Comprendre mes influences », résume Jordan Officer, assis dans le fauteuil de cuirette rouge au milieu d’artefacts et de bébelles des années 1940, 1950 et 1960. Sur une table d’enfants ornée de cowboys dans les coins reposent des vinyles de Red Foley, de Bill Monroe, quelques compilations blues et bluegrass de chez Folkways. Pas loin, l’ampli est branché, la guitare en joue. Au cas où. Tout ça pour pas grand-chose, sinon la qualité du silence. Tout ça ne vaut pas l’aire de stationnement d’un Walmart au Texas.


Durant les deux dernières années, faut-il expliquer, Jordan, sa compagne et leurs deux enfants ont sillonné le sud des États-Unis, s’arrêtant pour dormir dans les déserts de bitume entourant les mégamagasins, hors des heures d’ouverture. Littéralement une tournée des Walmart. C’est permis, et c’est gratuit, et tout un peuple de nomades de la route en profite. « Avec mon type de véhicule, un Ford Transit [l’équivalent moderne de la Westfalia des hippies], il n’y a pas de problème : parfois, ceux qui voyagent en RV [recreationnal vehicles, l’équivalent familial d’un autocar de Bon Jovi] se font dire non. J’aime me promener sans avoir à réserver nulle part. Si tu aimes la place, tu restes. Sinon, tu vas ailleurs. Il pleut ? OK, on va à San Antonio. Je me dis que c’est un peu l’esprit on the road adapté à aujourd’hui. »

Être touché par les gens

« Je voulais comprendre physiquement, respirer l’air, entendre le langage, trouver le rythme, précise-t-il. Toutes ces régions que j’ai explorées ces deux dernières années, le Mississippi, le Texas, la Louisiane, j’avais besoin d’en être imprégné. Pour être en contact réel avec les gens — les alentours d’un Walmart, c’est vraiment idéal —, mais aussi pour toucher à l’histoire. À Lafayette, mon ami John Snyder me rappelait qu’au moment de bâtir son studio d’enregistrement, il existait encore une station de radio du Ku Klux Klan. En même temps, il y a une très grande mixité à Lafayette. C’est tout ça en même temps. »

Sur la pochette de Three Rivers, le nouvel album qu’il a décanté de ses séjours sur le terrain (après coup, insiste-t-il : ce n’était pas un voyage d’écriture ni de composition, mais bien une immersion et une quête), on voit Jordan dans un grand champ, guitare touchant le sol, regard tourné vers un très vieil arbre aux branches à grandeur d’horizon. Le champ, c’est la Stovall Plantation, pas loin de Clarksdale, Mississippi, pas loin au sud de Memphis, Tennessee. Et pas loin de l’arbre, il y avait la cabane où McKinley Morganfield, dit Muddy Waters, a grandi. « Ils ont transporté la cabane au musée du blues à Clarksdale, les gens volaient des planches… »

Toucher à l’arbre, c’est un peu toucher à l’origine. C’est l’enracinement à plus d’un titre, dans la musique et dans la famille. « L’arrière-grand-mère de mes enfants vient de Delta City, vraiment près de Rolling Fork où est né Muddy Waters : presque une ville fantôme, avec un château d’eau et quelques fermes. Tous ces détours pour aller voir le cimetière où il y a des noms de la famille de ma blonde ! »

Ce n’est pas du tourisme d’historien de la musique, pour moi, aller là où Bob Wills a joué avec ses Texas Playboys ou parcourir le chemin de Clarksdale à San Antonio sur les traces de Robert Johnson, et voir l’hôtel où il a enregistré ses chansons. Ça te change en dedans, ça ajoute de la vérité à ton bagage : je n’écouterai plus jamais ces musiques de la même façon.

Il sourit, un petit rire s’échappe : Jordan Officer, éminemment gentil, affable et attachant, est à la fois champion de la guitare et de la timidité. « Moins qu’avant, quand même ! Sur scène, plus ça va plus je me lâche. Je peux être cocky, parfois j’aime épater… » Vrai, je l’ai constaté les dernières fois : le showman s’affirme. Sur disque, il se garde une petite gêne. « C’est voulu. Je parle de désir dans Your Body’s my Home, et même de jalousie, assez violemment, dans He’s Got It All, mais je ne suis pas du genre à pousser la note. Parfois je pousse un peu plus dans les solos…. »

Changer en dedans

On subodore que c’était le but de sa tournée des Walmart : trouer ses filtres, abolir la distance, établir une connexion émotionnelle avec les gens, donner du sens et des sensations aux sentiments bruts qu’exprime toute sa culture musicale. « Ce n’est pas du tourisme d’historien de la musique, pour moi, aller là où Bob Wills a joué avec ses Texas Playboys ou parcourir le chemin de Clarksdale à San Antonio sur les traces de Robert Johnson, et voir l’hôtel où il a enregistré ses chansons. Ça te change en dedans, ça ajoute de la vérité à ton bagage : je n’écouterai plus jamais ces musiques de la même façon. Et quand je me suis retrouvé à Brooklyn avec Charley Drayton pour enregistrer l’album, je ne jouais plus de la même façon. C’était plus live, plus incarné. Avec plus de spiritualité, aussi. »

Cela s’entend très fort dans les choeurs de Felt So Good (une chanson créée en collaboration avec Barbara Secours et Thomas Hellman) : « J’aime pas trop le mot “spirituel”, c’est trop générique, mais faute de mieux, disons que c’est de la nourriture pour l’âme. Dans le Sud, tu comprends la fonction du gospel, comment ça aide à vivre. Moi, ça m’a permis de mesurer à quel point la musique est pour moi une mission, mon moyen d’expression pour communiquer l’amour, la gratitude. »

 

Extrait de Felt So Good de Jordan Officer

Three Rivers

Jordan Officer, Spectra Musique

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