«Svadba», ou le mariage des voix

C'est un opéra sans orchestre. Six chanteuses, sept scènes : Svadba. Le titre, qui signifie mariage, trahit l’origine serbe de la compositrice, Ana Sokolovic, Montréalaise d’adoption.

Dans une salle de répétition au sous-sol de la Place des Arts, la soprano Myriam Leblanc, à laquelle a été attribué le rôle de Milica, la future mariée, est entourée de ses jeunes collègues Suzanne Rigden, Chelsea Rus, Rose Naggar-Tremblay, Caroline Gélinas et Rachèle Tremblay.

Dirigées par Dáirine ní Mheadra, aidées par quelques rares ponctuations de percussion, les six jeunes chanteuses se lancent dans la première scène de Svadba. L’effet est saisissant. La musique sonne comme une suite, à travers le temps, des Noces de Stravinski (1923).

Stravinski s’était creusé la tête sur un point : que devait être, que pouvait être, l’orchestre après le grand triptyque de ses ballets (L’oiseau de feu, Pétrouchka et Le sacre du printemps) ? Il mit sept ans à formaliser une idée de génie : tout casser, comme dans le domaine pictural. D’un orchestre gigantesque, dans le projet initial, il passa, au final, à quatre pianos et des percussions.

Svadba est, à 90 ans de distance, un pas de plus, un pas définitif dans l’audace : des Noces, mais deux fois plus longues, avec deux fois plus de tableaux, un choeur remplacé par six voix individuelles et l’éradication de tout accompagnement orchestral ! Une gageure pour les chanteuses, puisque tout repose sur la magie de l’union des voix, la justesse et la précision des rythmes.

L’euphorie

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Cette mise en scène sera assumée, comme toutes les composantes de ce projet artistique, par la femme de théâtre Martine Beaulne.

À en juger par le premier tableau, entendu dans un sous-sol, cela marche. L’impression est largement confirmée par mon confrère et ami Christian Merlin, qui a vu Svadba à Aix-en-Provence pour Le Figaro et y a décelé un « bijou de créativité », « d’une incroyable richesse et surtout d’une intense poésie », une expérience qui l’a rendu « euphorique ».

Cette euphorie s’empare aussi des protagonistes, notamment Myriam Leblanc, titulaire du rôle principal, sur laquelle Chantal Lambert, directrice de l’Atelier de l’Opéra de Montréal, ne tarit pas d’éloges : « Myriam a l’oreille absolue, elle est le soutien de tout le groupe. »

Myriam Leblanc — que Le Devoir avait créditée, dans Aïda, des meilleurs débuts sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier depuis l’époque des Étienne Dupuis, Mireille Lebel, Michèle Losier, Phillip Addis et Frédéric Antoun —, s’accorde, avec nous, à penser que ce sont les oeuvres les plus difficiles avec lesquelles on s’amuse le plus une fois qu’elles sont maîtrisées.

« Ce rôle, je l’ai tellement intégré ! C’est un discours que je connais : c’est comme si je parlais à un ami. » Se réveiller avec des phrases en serbe fait désormais partie de son quotidien ! « Ce personnage ne va jamais mourir », nous confie-t-elle.

Pour apprivoiser Svadba, les chanteuses ont reçu la partition en août 2017, deux mois avant une première lecture. L’apprentissage est la difficulté majeure de l’oeuvre : « C’est ardu à mettre en place, avec une grande complexité harmonique. Il faut des points de rencontre avec les collègues, mais surtout être très solide individuellement. Je suis violoniste d’abord, donc c’est le genre de textures musicales que j’aime travailler, car ce sont des défis intellectuels », poursuit Myriam Leblanc, qui a pu se laisser aller, ensuite, au « défi ludique du théâtre », puisque « Ana Sokolovic a le don de jouer avec les mots et les textures ».

Un projet féminin

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Myriam Leblanc, à laquelle a été attribué le rôle de Milica, la future mariée, est entourée de ses jeunes collègues Suzanne Rigden, Chelsea Rus, Rose Naggar-Tremblay, Caroline Gélinas et Rachèle Tremblay.

Présenté comme un projet de l’Atelier de l’Opéra de Montréal, Svadba réunit en fait des stagiaires présentes et passées de l’Atelier. « Nous voulions trouver les interprètes idéales » pour cette production présentée dans le cadre de la saison de l’Opéra de Montréal (OdeM), confirme Chantal Lambert. À ses yeux, avec Svadba, l’OdeM réalise une « émulation entre anciennes et nouvelles stagiaires » et montre « sa fidélité envers les jeunes artistes formées récemment ».

Le recours aux anciennes de l’Atelier était fort utile, car l’institution devait aussi tenir compte des « enjeux de la partition qui demandent une maîtrise technique » afin de ne pas mettre en péril les voix en formation et « laisser tranquilles des chanteuses qui sont dans une évolution vocale, comme Katie Miller, qui va bientôt chanter Stefano dans Romeo et Juliette », précise Chantal Lambert.

La directrice de l’Atelier est fière du travail de ses troupes : « Dáirine peut en témoigner : d’habitude, la mise en place demande plutôt trois semaines de travail à six heures par jour. Et là, au bout d’une semaine, on y était ! »

Dáirine, c’est Dáirine ní Mheadra, qui avec John Hess dirige le Queen of Puddings Music Theatre à Toronto. Elle est à l’origine de la commande de Svadba et mènera à Montréal, ce samedi soir, sa 65e représentation. « Notre compagnie commissionne de nouveaux opéras de chambre. Il y a 18 ans, nous avons demandé à Ana Sokolovic une pièce pour six voix de femmes. En voyant le résultat, nous lui avons demandé de nous composer un opéra. »

Ce rôle, je l’ai tellement intégré ! C’est un discours que je connais : c’est comme si je parlais à un ami. Ce personnage ne va jamais mourir.

Depuis la création de Svadba à Toronto, le 24 juin 2011, l’opéra de chambre a été présenté à Philadelphie et à San Francisco. Les représentations d’Aix-en-Provence en 2015 en étaient la création européenne. La chef a dirigé également quelques représentations concertantes qui ont simplifié le grand défi de l’oeuvre : bouger et chanter. « Bouger, c’est risquer de perdre la notion du tempo, et les chanteuses bougent tout le temps. Par rapport à la mise en scène, il est donc important que les chanteuses puissent me voir à des moments clés. »

Cette mise en scène sera assumée, comme toutes les composantes de ce projet artistique, par une femme, Martine Beaulne, dont les sept tableaux viseront à « traduire le côté ludique, la sensualité féminine et le rituel de passage que représentent le mariage de Milica et la séparation d’avec ses amies. »

L’Espace Go affiche complet pour les six soirées de cet opéra de poche pas comme les autres.

Concerts de la semaine

Edna Stern. La pianiste nous revient avec un programme d’une grande finesse intitulé Hélène de Montgeroult, la marquise visionnaire, judicieusement liée à l’exposition Napoléon, art et vie de courau palais impérial du Musée des beaux-arts de Montréal. En seconde partie, Edna Stern proposera des oeuvres de Haydn, de Brahms, de Mendelssohn et les Scènes d’enfants de Schumann. Mardi 27 mars à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Une Passion québécoise. La Passion selon saint Jean de Bach présentée par l’Orchestre de chambre McGill, le Choeur St-Laurent et le Groupe vocal Phoenix dirigés par Boris Brott ne revendique pas l’authenticité musicologique, mais affiche un sens certain du spectacle avec plus de 160 choristes et des effets visuels en plus d’afficher une distribution largement québécoise comptant Pascal Charbonneau, Andréanne Brisson-Paquin, Marie-Andrée Mathieu, Zach Finkelstein et Alexandre Sylvestre. Mercredi 28 mars à 19 h 30, à l’église Saint-Jean-Baptiste.

Svadba (Mariage)

Opéra de chambre en sept tableaux d’Ana Sokolovic. Avec Myriam Leblanc (Milica), Suzanne Rigden (Danica), Chelsea Rus (Lena), Rose Naggar- Tremblay (Zora), Caroline Gélinas (Nada) et Rachèle Tremblay (Ljubica). Carol-Anne Fraser (percussions). Direction musicale : Dáirine ní Mheadra. Mise en scène : Martine Beaulne. À l’Espace Go, les 24, 26, 27, 29, 30 et 31 mars à 19 h 30.