Hagen-Gerstein: une émulation roborative

Le violoncelliste Clemens Hagen
Photo: Suesse Krause Le violoncelliste Clemens Hagen

Assistance décevante pour une affiche de classe internationale à la salle Bourgie. Les cinq Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven en une soirée par Clemens Hagen et Kirill Gerstein, sur le papier, c’est vraiment quelque chose. Ce fut effectivement un événement, parfois déconcertant, toujours passionnant.

Pour nous, qui avons en mémoire le miracle absolu de l’alliance entre Jean-Guihen Queyras et Alexander Melnikov (concert Pro Musica au Théâtre Maisonneuve en janvier 2017, dans les Sonates nos 2 et 3), l’association Hagen-Gerstein ne va pas de soi. Clemens Hagen est d’une école chambriste très raffinée (il fait partie du quatuor familial du même nom), alors que l’on associe Kirill Gerstein davantage aux oeuvres virtuoses, de type Rachmaninov.

Pourtant, en arrivant à la salle Bourgie, Gerstein a été immédiatement fasciné par le piano historique Érard de 1858. Le choix est idéal puisque l’Érard, moins brillant et moins sonore, donne une patine sonore très adaptée aux oeuvres. Le problème, tel qu’entendu dans les Sonates nos 1 et 2 avant la pause, c’est qu’il en joue comme d’un Steinway, avec, heureusement, une superbe subtilité de toucher, mais aussi une vélocité très affirmée.

Un déséquilibre avant la pause

La 1re sonate était tout sauf optimale dans ses proportions. Clemens Hagen, craignant sans doute un volume moindre de la part de l’instrument de son partenaire, « sous-jouait » de peur de dominer les débats. Les interprètes ont rééquilibré les choses dans la 2e sonate, même si dans ces deux oeuvres de l’Opus 5, Hagen et Gerstein semblent assumer une affiliation post-mozartienne, c’est-à-dire un tandem où le piano domine nettement et à l’intérieur duquel le second instrument (violon ou, ici, violoncelle) vient se greffer. Toute cette partie du concert était donc dominée par Gerstein, omniprésent, auquel Hagen se calquait au mieux, avec un luxe de nuances.

Le portrait changea radicalement après la pause, aussi parce que Beethoven le voulait ainsi. Dans l’acception beethovenienne, puis brahmsienne, de ce type de duo, le violoncelle est le meneur. Clemens Hagen a tenu son rang. La 3e sonate fut le sommet de la soirée, avec un luxe de nuances et d’inflexions et un partage des tâches mieux assumé. Ces interprétations ont un côté moins ludique, certes, que chez Queyras-Melnikov, mais une consistance sonore presque pré-brahmsienne.

Avec l’Opus 102 (Sonates nos 4 et 5), on aborde un même univers en matière de balance et de répartition de tâches, mais un autre état d’esprit de la part de Beethoven, qui en découd avec la forme à coups d’expérimentations. Avec austérité et détachement, Clemens Hagen campe dignement les hommages de Beethoven à Bach. La 5e sonate se démarque par le goût marqué et l’art des interprètes pour les modulations, amenées et posées comme sur des coussins d’air.

La 2e partie et les sonates de la maturité convenaient particulièrement bien au tandem Clemens Hagen et Kirill Gerstein.

Rendez-vous Beethoven

Les cinq Sonates pour violoncelle et piano. Clemens Hagen (violoncelle), Kirill Gerstein (piano). Salle Bourgie, mardi 20 mars 2018.