Stratosphérique Quatuor de Jérusalem

Avec les quatre musiciens du Quatuor de Jérusalem, tout est pensé ; tout est précieux.
Photo: Felix Broede Avec les quatre musiciens du Quatuor de Jérusalem, tout est pensé ; tout est précieux.

Qu’est-ce qui est plus haut que l’Everest et quel air y respire-t-on ? J’ai peine à décrire ce que nous avons vécu à la salle Pollack dimanche après-midi. Un concert ? Pas du tout. Une expérience de vie.

Pendant le Lento assai, cantante e tranquillo de l’Opus 135 de Beethoven, je pensais au légendaire commentateur des matchs de soccer en France Thierry Roland. À l’issue de la finale de la Coupe du monde 1998 remportée 3-0 par la France contre le Brésil, il disait en substance : « Maintenant que j’ai vécu cela, je peux mourir. » Ce 3e mouvement, c’était exactement cela. Comment aller plus haut ? Que vivre d’autre ? L’auditeur ressentait de manière palpable, dans sa chair, la souffrance de Beethoven.

Alors, pourquoi ? Pourquoi le Quatuor de Jérusalem est-il si exceptionnel ? L’idée de l’air qui se raréfie n’est pas innocente. Lorsque l’oxygène est rare, il n’y a pas de place pour le superflu, pour le décoratif, chaque geste doit avoir la bonne intensité.

L’art du Quatuor de Jérusalem procède de cela : dès les premières notes du Quatuor « La chasse » de Mozart, la fermeté de la matière sonore, même dans les nuances pianissimos, est impressionnante, très nourrie. Avec ces quatre musiciens, tout est pensé ; tout est précieux.

Une question d’équilibre

L’équilibre chez Jérusalem tient à l’équilibre entre les instruments, mais touche aussi les couleurs. À ce titre, le « secret » de la magie de cet ensemble se nomme Ori Kam, un altiste qui pourrait être un soliste mondial. Mais le raffinement va beaucoup plus loin. Et c’est le 2e mouvement, Vivace, de l’Opus 135, de Beethoven qui nous le révèle véritablement.

Ce mouvement vif, tracé à la pointe sèche, apparaît en même temps comme un portrait brossé au fusain. Ici, nous trouvons donc des variations de densité et de textures sonores d’un raffinement extrême. Dans la magie et l’éloquence de ce qui suit, le Quatuor de Jérusalem se pose toujours la question : quel instrument vibre et quel instrument ne vibre pas ? C’est ainsi que Beethoven doute puis se met à nous parler.

Cette plongée dans l’intimité d’un compositeur se poursuit après la pause dans un grand Quatuor de guerre de Chostakovitch. Le Moderato initial n’est pas du tout assorti d’à-coups physiques, mais d’une saturation sonore et harmonique, au sens où Kurt Sanderling abordait Chostakovitch (patiemment et en remplissant l’espace de sons).

Dans l’Adagio, le violon solo Alexander Pavlovsky crie la douleur du monde (molto espressivo, demande Chostakovitch) avant une Valse (avec sourdines) absolument fantomatique et un Finale d’une densité symphonique. Tout cela est renversant, bouleversant, gigantesque, inoubliable.

Espérons revoir bientôt le Quatuor de Jérusalem dans cette programmation. Ce sera au mieux pour 2019-2020, car le Ladies’ Morning a fait part de ses invités de la saison prochaine ouverte, le 9 septembre, par le baryton-basse québécois Philippe Sly, auquel succédera, le 30 septembre, Marc-André Hamelin.

On trouve beaucoup de familiers dans cette 127e saison : le violoncelliste Pieter Wispelwey, le Trio Setzer-Finckel-Wu Han, le Fauré Quartett. Les Quatuors invités sont les Belcea, les Miro, les Escher et les Artemis. Outre Marc-André Hamelin, le pianiste vedette sera Richard Goode, qui sera à Montréal le 28 avril 2019.

Ladies’ Morning Musical Club

Mozart : Quatuor K. 358, « La chasse ». Beethoven : Quatuor op. 135. Chostakovitch : Quatuor n° 2. Quatuor de Jérusalem. Salle Pollack, dimanche 18 mars 2018.