Philippe Brach au MTelus: l’inattendu à tous les détours

Philippe Brach était vendredi soir au MTelus pour sa première montréalaise.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Philippe Brach était vendredi soir au MTelus pour sa première montréalaise.

Sur le rideau de scène, en immenses lettres majuscules : « MYSTERIO STEVE ». Il est fort, ce Philippe Brach : rien qu’avec ça, on se demande ce qu’il va se passer ce vendredi soir au MTelus pour sa première montréalaise. L’art de créer des attentes. Mais qui est donc ce mystérieux MYSTERIO STEVE ? Les pans du rideau s’écartent, et à la façon de la cabine de téléphone dans la série britannique Dr Who, un voyageur du temps émerge d’une sorte d’habitacle.

« Philippe Brach aurait aimé être ici ce soir… », dit Steve le magicien. Mais oui, mais oui, il s’agit de Philippe Bouchard, dit Brach, mais le MTelus au grand complet joue le jeu, et scande : « Steve ! Steve ! Steve ! » Le temps de mutiler des affiches du magicien Luc Langevin, et le spectacle de musique de Philippe Brach peut commencer. À son corps défendant, nous dit le gars qui n’a peur de rien, et surtout pas du ridicule. Le numéro est tissé de gros fil exprès : c’est pour rigoler, et l’on rigole.

Un spectacle dans le spectacle

Dès que ça part vraiment, fichtre bigre sapristi, ça part ! L’orchestre est massif, cordes et cuivres d’un côté, groupe de rock de l’autre, et le Brach se lance dans La peur est avalanche avec le plus bel abandon et la plus franche mobilité. On appelle ça donner un show. Et c’est précisément ce que, chaque fois de plus en plus, on attend de Philippe Brach sur scène : le deuxième degré brillamment manié, l’émotion juste néanmoins, et l’inattendu à tous les détours. Il nous a déjà habitués à nous attendre à tout : nous n’espérions pas moins que tout. Et nous sommes servis.

Tiens, le voilà retourné dans son oeuf à voyager dans le temps, pendant le solo très psychédélique de La fin du monde. Il danse en transparence dans ledit véhicule. Pendant ce temps, on est en transe. On atterrit avec lui pour Les mains blanches : groove sans cordes ni trompettes, le frisé danse dos à nous dans sa grande veste argentée. Il est lui aussi le public de sa musique, on en jouit ensemble.

« Ben content d’être icitte à soir, sincèrement », dit-il sincèrement, et puis annonce que la chanson d’ensuite parlera de… sodomie. C’est Nos bleus désirs. Une valse intersidérale érotique. Que notre homme sert façon flamant rose, sur une patte. Pour Dans ma tête, on n’est pas loin de chez le cher feu Dédé et ses Colocs : c’est une sorte de ska de film d’horreur.

Je me dis que c’est à ça qu’on reconnaît un grand : il peut inclure le meilleur d’avant dans sa proposition ; ici du Charlebois, là Dédé Fortin. Sans l’espace d’un instant faire oublier Philippe Brach. La preuve : nous voilà chantant avec lui Si proche et si loin à la fois. Et ça ne ressemble qu’à lui, et l’arrangement de cordes et cuivres ne manque pas de majesté : il ne bouge presque pas, tout l’espace va à la mélodie et à la musique. Dosage. Intelligence.

L’inattendu au chevet de l’attendu

Et retour à l’inattendu. Une petite personne (en tutu) occupe le centre de la scène et danse joliment (Maxime Pomerleau), et Philippe Brach chante Tu voulais des enfants, dans l’ombre. De la singularité à la communion, il n’y a pas loin : le MTelus entonne Né pour être sauvage. C’est tout Brach, ça : nés pour être sauvages, mais ensemble. Chaque chanson est une expérience.

Et il se passe quoi, ensuite ? C’est un peu difficile à décrire : un lutteur enchaîné sort du véhicule, suivi par des… infirmiers ? scientifiques ? préposés d’asile ? Lesquels rattrapent le lutteur et lui cassent je ne sais pas quoi sur la tête. Je ne sais pas trop ce qu’il faut comprendre, ou s’il y a quelque chose à comprendre. La chanson suivante s’intitule Monsieur le psy, il y a peut-être un rapport. Qu’importe. C’est passé, la musique est trop formidable pour qu’on s’attarde. La très belle Pakistan ne demande aucune mise en scène : ça parle en soi. D’amour et de jalousie.

On mesure, quand arrive Alice, le degré d’intégration de ces airs et ces textes dans nos vies : ça touche à l’hymne. La ballade blues est poignante : Philippe Brach peut être premier degré quand il veut. Pareille appropriation pour Rebound. Plus le spectacle avance, plus on se rapproche de lui, et lui de nous. Et plus on chante de concert. Tout se passe comme si les mises en scène avaient servi à abolir la distance, plutôt que le contraire : tous les artifices ont été dénoncés à mesure, et à la fin, il n’y a plus que de la vérité. Fascinante méthode, fascinant homme : son chemin vers lui-même et vers nous est unique. Je dirais même plus : unique de chez unique. Unique jusqu’à laisser la place en fin de spectacle à… Daniel Bélanger !!! Philippe Brach est non seulement une vraie personne, mais une surprise sur deux pattes : les deux partagent Imparfait et c’est magnifique. La prochaine fois, ce sera encore l’inconnu, et pourtant le même Philippe Brach. On a déjà hâte.