Benedetto Lupo rencontre Charles Richard-Hamelin

Le pianiste italien est de passage à Montréal cette semaine.
Photo: Musacchio Ianniello Le pianiste italien est de passage à Montréal cette semaine.

C'est dans l’une des plus belles oeuvres du répertoire à deux pianos, la Sonate en ré majeur K. 448 de Mozart, que le pianiste Benedetto Lupo rencontrera pour la première fois sur scène, mercredi à la salle Bourgie, le Québécois Charles Richard-Hamelin.

« Ce sera une sorte de blind date, mais ce sera très beau », se réjouit Benedetto Lupo, qui non seulement a su apprécier Charles Richard-Hamelin lors des épreuves du Concours Chopin, mais l’avait rencontré auparavant à Montréal. « J’aime jouer avec des artistes plus jeunes. J’ai une grande jeunesse de coeur ! » ponctue l’Italien dans un grand éclat de rire.

Lupo, qui a glané le bronze au Concours Van Cliburn 1989, derrière Alexeï Sultanov (décédé en 2005) et un certain José Carlos Cocarelli, du Brésil, devenu depuis moinebouddhiste, a vu son élève la plus fameuse, Beatrice Rana, remporter l’argent au même concours texan en 2013. Cela fait un point commun avec Charles Richard-Hamelin, second à Varsovie en 2015.

Trop d’artistes ?

Il était tentant de demander à Benedetto Lupo, l’un des professeurs les plus réputés du monde, titulaire à l’Académie Sainte-Cécile de Rome, s’il ne craint pas un engorgement dans le monde de la musique classique, naissant d’un hiatus croissant entre un public qui se raréfie et une pléthore de jeunes artistes. Tous ses élèves, loin de là, ne connaissent pas la destinée de Beatrice Rana et de Charles Richard-Hamelin…

« C’est un sujet un peu compliqué, qui varie en fonction des pays. C’est aussi un sujet très délicat, car beaucoup de jeunes se donnent entièrement à la musique, concède Benedetto Lupo. Y a-t-il trop de talents et trop peu de public ? Il y a moins de public, certes. Il n’y a pas plus de talents ; il y a davantage de façons de connaître le talent. On connaît donc plus de monde qui joue très bien et moins de débouchés a priori dans les salles de concerts. »

« Comme pédagogue, je me sens mal de voir autant de jeunes qui veulent essayer d’avoir une carrière », avoue Lupo le professeur. Évidemment, il n’y a que peu d’élus. « Il reste une place pour des superstars, qui acquièrent ce statut pour des raisons que l’on comprend parfois, et parfois pas vraiment. Si vous considérez Beatrice Rana, elle a mérité tout ce qui lui est arrivé grâce à une discipline de fer. Mais j’ai connu des jeunes avec un talent incroyable qui se sont un peu égarés. »

Benedetto Lupo perçoit une problématique dans l’attente des étudiants. « Au fond, il y a une difficulté pour les jeunes de s’imaginer dans ce monde. Ils grandissent avec des enregistrements, une sorte de « mythe de la carrière », et oublient qu’il y a beaucoup de manières d’employer son talent. »

Benedetto Lupo se remémore ses périodes difficiles : « Moi-même, j’ai vécu des périodes de grand enthousiasme et des époques où j’avais très peu de travail. Mais je n’ai jamais douté de ce que je voulais faire : j’étais prêt à une vie difficile pour faire de la musique. Là est toute la question : il faut se demander si l’on fait tout cela parce qu’on ne peut pas vivre sans musique ou parce qu’on est en quête de récompenses ou d’une idée de gloire qui n’a rien à voir avec la musique. Parfois je vois du talent mais pas assez de compréhension, une capacité insuffisante de se projeter dans le vrai monde. En musique, il n’y a pas que la carrière du grand pianiste qui joue des récitals et des grands concertos. »

S’amuser avec la musique

Pour contrer la lente érosion du public, Benedetto Lupo n’a pas de recettes miracles. « Hier soir, je suis allé au concert d’Arcadi Volodos à l’opéra de ma ville natale, Bari, raconte-t-il. Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de jeunes. Le théâtre a beaucoup travaillé pour cela. Le théâtre renaît et c’est comme une renaissance de la ville. Mais il faut une politique pour cela. » Drainer un public, le rajeunir est un long travail. Mais cela reste possible.

« J’avais emmené au concert un neveu qui n’y était jamais allé. J’avais quelques craintes puisqu’il ne connaissait rien à l’avance, mais je me suis aperçu qu’en écoutant de la musique avec des gens enthousiastes autour de lui, dans un beau lieu, avec un beau piano, et ce, même s’il n’est pas un mélomane averti, quelque chose se passait. »

Là est toute la question : il faut se demander si l’on fait tout cela parce qu’on ne peut pas vivre sans musique ou parce qu’on est en quête de récompenses ou d’une idée de gloire qui n’a rien à voir avec la musique

Pour aller au-delà de l’expérience d’une soirée au concert et reconstruire un public, Benedetto Lupo insiste sur la pratique musicale dès le plus jeune âge. « Il y a eu une crise avec le manque d’éducation musicale. Si l’on veut un public, il faut s’amuser avec la musique très tôt, en jouer et la partager à n’importe quel niveau. »

Ce partage musical sera cultivé lors du concert Mozart de mercredi à la salle Bourgie, avec, pour finir le concert, le Quatuor pour piano et cordes en sol mineur K. 478, la première pièce majeure du répertoire classique composée pour ce type d’ensemble. Entre la Sonate pour deux pianoset ce quatuor, Axel Strauss, Joshua Peters, Douglas McNabney, Marina Thibeault et Matt Haimovitz interpréteront l’une des plus sublimes oeuvres chambristes de Mozart, sa dernière d’ailleurs : le Quintette no 6 en mi bémol, K. 614.

Le lendemain, Benedetto Lupo sera en récital au même endroit pour un programme entièrement consacré à Debussy, avec les deux livres d’Images, mais aussi Estampes, Masques, D’un cahier d’esquisses et L’Isle joyeuse.

Le retour du pianiste italien dans la métropole est un événement à chérir.

Concerts de la semaine

Avec l’ouverture de la salle Bourgie, l’offre de concerts de musique de chambre, auparavant assumée par Pro Musica et le Ladies' Morning, a augmenté de manière exponentielle. Il serait dommage que cette pléthore, parfois difficile à suivre et à appréhender, porte préjudice à une affiche royale : l’association entre le violoncelliste salzbourgeois Clemens Hagen et le pianiste Kirill Gerstein pour une intégrale des Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven en une soirée, mardi, à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts. Assez peu connu ici, Clemens Hagen est une sommité du violoncelle dans la sphère germanique, connu comme soliste des plus grands orchestres, membre du Quatuor Hagen et professeur au Mozarteum. Il joue sur un instrument fabriqué par Antonio Stradivari en 1698.

 

Mardi 20 mars à 19 h 30, salle Bourgie.

 

Kent Nagano dirigera le Requiem de Verdi cette semaine, l’un des temps forts de la saison 2017-2018 de l’OSM, une série de concerts dédiée à la mémoire de Jacqueline Desmarais. Le chef américain est loin d’avoir outrancièrement programmé ce chef-d’oeuvre à Montréal, puisqu’il ne l’a dirigé qu’en 2008 au Festival de Lanaudière. Il sera intéressant de suivre l’évolution de ses choix interprétatifs (opéra ou prière, contrition ou rébellion ?) dans cette partition qui peut susciter tant de lectures légitimes. Patrizia Ciofi, Marie-Nicole Lemieux, Ovidiu Purcel et Nicholas Brownlee seront les solistes de ce Requiem pour lequel on nous annonce l’utilisation de l’octobasse de l’OSM.

 

Mercredi 21 mars à 20 h, samedi 24 mars à 20 h et dimanche 25 mars à 14 h 30, Maison symphonique de Montréal.

Benedetto Lupo

Concert chambriste Mozart : mercredi 21 mars à 19 h 30. Récital Debussy : jeudi 22 mars à 19 h 30. Tous les concerts à la salle Bourgie.