«Liqueur»: les contraintes librement consenties de Fanny Bloom

Fanny avoue n’avoir jamais été aussi libre de tout dire, y compris une histoire d’amour longtemps cachée, «Nos cœurs».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Fanny avoue n’avoir jamais été aussi libre de tout dire, y compris une histoire d’amour longtemps cachée, «Nos cœurs».

Fallait l’écrire, tellement c’est remarquable. J’ai noté, autour du texte : précision, joliesse, des r et des i qui se font risette. J’étais séduit d’emblée par l’élégance du phrasé, sensible au jeu plus qu’habile des phonèmes, proche de l’allitération. « Dis-moi que la pluie qui s’éternise / Ne s’éternisera pas / Moi je veux ici une douce brise / À l’abri pour une fois […] », lis-je dans le livret photocopié de Liqueur, le nouvel album de Fanny Bloom.

Il se trouve que j’ai lu les paroles avant d’entendre la chanson, intitulée fort simplement On s’aimera. Quand j’arrive à la musique, trépidante et légère, je suis franchement ravi : si le débit est très rapide, chaque syllabe est prononcée, et ça crée une percussion épatante. « Il faut dire merci à monsieur Vigneault », souligne l’auteure-compositrice-interprète, qui a suivi l’un des ateliers d’écriture du grand poète-chansonnier redevenu prof. « Il nous a fait comprendre à quel point on peut s’exprimer à l’intérieur de contraintes. Que si l’intention est pure, le travail de la forme ne peut qu’aider. Et en même temps, il nous a dit que chanter tout simplement “je t’aime”, c’est parfois la seule manière possible. Monsieur Vigneault, il te donne confiance. »

La prosodie selon Gilles Vigneault concerne tout autant la chanson chansonnière que la pop la plus dansante : « Il nous a outillés, ou plutôt, il nous a fait prendre conscience des outils que nous utilisions déjà… Ça donne envie d’aller plus loin : c’est ce que j’ai essayé de faire. Garder la simplicité, mais en travaillant les sonorités des mots autant que le son de la musique. »

Ça donne un album qui fait bouger les corps, où les phonèmes sont une musique en soi, mais aussi, pour peu que l’on prête l’oreille, un album qui a partout le souci du mot précis : « Dis-moi mon chéri que cette rivière / Ne dérivera pas / Moi je veux son lit calme, doux et fier / Et son rivage droit ».

Le travail, c’est la joie

Le plus beau, souligne Fanny, est que ce travail n’a pas du tout été pénible. « C’est le fun, travailler avec des contraintes ! Vraiment ! L’autre contrainte qu’on s’est donnée, moi et mes chers Thomas Hébert et Julien Harbec [le duo Tôkinoise, mais aussi ses anciens acolytes de La Patère rose], c’est la règle d’une chanson par jour. On s’est installés dans un chalet à Saint-Adolphe-d’Howard, pendant les Fêtes, et le principe, c’était de ne pas s’en faire. N’avoir rien le matin en commençant, et arriver à un certain état d’achèvement à la fin de la journée, puis, si c’est pas bon, pas grave, on scrappe et on en fait une autre le lendemain. C’était presque de la nonchalance, on ne savait même pas si ça allait être un album-retrouvailles de La Patère rose ou mon nouveau disque à moi. On a juste fait des chansons. En paix. Dans le pur plaisir de la création concentrée, à l’intérieur des contraintes. »

Les contraintes en garde-fou de la liberté. Et l’amour en canevas. Tout est là, tout est possible à partir de là. « Je ne me suis jamais sentie aussi libre. » C’est aussi parce que l’album précédent, qui proposait piano-voix une sorte de mise à nu des chansons de tout le répertoire de Fanny Bloom, a fait place nette. De là, elle pouvait aller dans toutes les directions, et même revenir en arrière si ça lui chantait. « Cet album [celui qui porte son nom, sorti en 2016] m’a permis de me déposer. Dans tous les aspects de ma vie, il y a eu de l’apaisement. Après ça, tu peux te remettre à bouger, à danser, tu peux retrouver l’élan que tu avais au départ. C’est tout aussi énergique, mais en plus doux. »

Amour et compassion en canevas

D’où ces musiques très urbaines dont les images sont pourtant celles de champs et de petits bois (Petit bois, c’est le titre de la chanson d’ouverture). D’où ces facettes d’elle qui coexistent dans Château fort : « Éparpillée et loyale », « Emprisonnée et sauvage ». D’où la très sobre Lily, à propos de la mère de son compagnon (« Et je sais qu’elle te manque […] Et que ça te fait peur d’oublier / De l’oublier »), chanson qui vient juste avant Juré craché, une histoire de fin de nuit un peu titubante : « Je pense que c’est là qu’il s’est mis à faire clair / C’est ma petite mort à moi, la lumière ».

Fanny avoue n’avoir jamais été aussi libre de tout dire, y compris une histoire d’amour longtemps cachée, Nos coeurs, partagée pour l’occasion avec Karim Ouellet : « Pour briser le silence / Ce que les autres pensent ».

« Quand tu décides de t’enlever de la pression, commente-t-elle, quand tu décides d’être toi-même, jusque dans tes contradictions, tu deviens en phase avec le monde. » Au rythme d’une musique pop oxygénée mais pas énervée, au rythme d’une vie où rien n’est gagné d’avance, mais où tout est librement consenti. Le refrain de la chanson Au réveil, en cela, est une véritable profession de foi : « Au réveil / Fais ce qui te fera danser / Ce qui te réveillera demain ».

Liqueur

★★★ 1/2

Fanny Bloom, Grosse Boîte