Leonard Bernstein, toujours vivant

Photographie non datée de Leonard Bernstein alors qu’il conduit un orchestre, fournie par le New York Philharmonic.
Photo: Associated Press Photographie non datée de Leonard Bernstein alors qu’il conduit un orchestre, fournie par le New York Philharmonic.

Le 25 août prochain, le monde musical célébrera le centième anniversaire de la naissance du compositeur et chef Leonard Bernstein, mort en 1990.

Par rapport à bien d’autres artistes, l’étoile de « Lenny » n’a pas faibli. Le personnage, charismatique entre tous, est resté dans l’imaginaire populaire comme créateur, vulgarisateur et chef d’orchestre dont la passion transparaissait chaque seconde.

L’origine américaine de Bernstein l’a longtemps desservi. Qu’allait donc apporter cet exalté du Nouveau Monde dans un milieu de maestros de haute tradition européenne ? Le monde a assimilé trop tard à quel point le débordement était certes parfois dans le geste, mais pas dans une musique si sérieusement préméditée. Vienne fut la première ville européenne à comprendre vraiment le génie de cet homme. Le Philharmonique de Vienne l’a accueilli et aimé, et ce partenariat a entraîné un chant du cygne musical européen d’une quinzaine d’années, documenté par Deutsche Grammophon, avec, certes, quelques flottements dans les cinq années où Lenny se mit parfois à contempler la musique de son podium dans des tempos gelés.

De riches heures en audio et vidéo

 

Aujourd’hui, Deutsche Grammophon met tout le legs dans un même coffret. Ce monument, que nous n’avons pas pu approcher (il vaut autour de 500 $ !) comprend 121 CD et 36 DVD. Il n’y a rien de neuf puisque DG avait publié tous les enregistrements CD en 2010. On groupe simplement les CD et les DVD, et on ajoute les enregistrements Decca européens et American Decca des années 1950 jadis parus dans un coffret Original Masters.

Ce qui est totalement neuf, par contre, c’est un petit coffret de 5 CD et un Blu-ray d’un nouveau rematriçage 24bits-192kHz des symphonies de Beethoven de Bernstein captées à Vienne pour DG entre 1977 et 1979. Un album, de type livre, dans un beau fourreau contient les CD et, surtout, un Blu-ray audio. C’est ce dernier qui renferme les neuf symphonies en qualité 24-192 stéréo et multicanal 5.0. Le choc de la comparaison sonore avec le coffret 9 Symphonies initialement publié en CD il y a 20 ans est intense. L’espace, la rondeur et le confort gagnés sont encore plus importants que pour le Fidelio de Bernstein traité par la même équipe technique.

J’ai été bouleversé de refaire ce parcours qui s’attarde amoureusement sur les timbres de l’orchestre. Présenté par la publicité lors de sa parution comme « L’intégrale des années 1980 », le coffret Bernstein fut tout sauf cela, puisque les enregistrements sont parmi les derniers en technologie analogique et qu’en 1982 apparut le CD. Ces neuf-là furent un peu vite oubliées. Leur nouvelle jeunesse sonore réhabilite leur humanisme.

Beethoven : symphonies
Bernstein-Vienne. DG, 5 CD + Blu-ray audio, 479 7708.

Mass : Yannick dans le portrait

Mass, composé par Bernstein en 1971, est une théâtralisation de la messe en un kaléidoscope stylistique et musical requérant un orchestre, un célébrant, des danseurs, des acteurs. Unique et provocatrice, l’oeuvre divise encore les mélomanes, même si l’oreille de 2018 est davantage rompue aux styles qui s’entrechoquent.

DG, privé d’un réenregistrement de Bernstein, vient, pour enrichir son catalogue, de se tourner vers un concert de 2015 donné à Philadelphie par Yannick Nézet-Séguin. La parution, vendredi, de ce nouvel enregistrement de Mass se heurte à une concurrence clairsemée mais de haut niveau. Le traditionnel CD Bernstein-Sony de 1971, avec Alan Titus en célébrant, conserve l’attrait de la foi du charbonnier. Supplantant la tentative de Krystian Järvi (Chandos), la compétition se centre cependant autour des deux grandes versions modernes de Kent Nagano (HM) et Marin Alsop (Naxos).

Malgré la ferveur de Yannick Nézet-Séguin, le CD Deutsche Grammophon n’arrive pas à les concurrencer. La notion de spatialisation est en effet très importante dans Mass. Or, la captation de DG est trop crispée et sèche, manquant de respiration, d’espace et de volume. Kent Nagano anoblit Mass avec beaucoup de détails et Jerry Hadley surpasse Kevin Vortmann (DG). Cependant, Marin Alsop, dans le meilleur disque de sa carrière, secondée par un célébrant en transe du nom de Jubilant Sykes, aux irrésistibles accents gospel, semble vouée à dominer la discographie de Mass pour longtemps.

Mass. Nouvelle version
Yannick Sézet-Séguin. DG, 2 CD, 483 5009.

Mass. Version de référence
Marin Alsop. Naxos, 2 CD, 8.559 622-23.

Bernstein décapé

 

« 100 ans, 100 disques ». Sony Classical, l’éditeur héritier majeur de Bernstein (de 1955 à 1975), nous arrive avec The Remastered Edition. L’intérêt porté au coffret dépendra de la collection de chacun. Il y a eu, ici, sélection de documents et travail pour retrouver des sources originales et les retravailler. Le produit publié est superbe (livre, iconographie), comme un massif et luxueux coffee table book sonore.

Par ailleurs, le travail sonore est indéniable, même si à nettoyer des documents parfois abrasifs on demande bien de la tolérance aux oreilles. La 5e de Beethoven est l’archétype d’une oeuvre qui, gagnant en impact, perd en confort d’écoute. Plus que jamais, l’art de Bernstein devient assurément plus acéré qu’aimable. Le travail sonore redresse cependant quelques torts, comme l’accord de l’orgue dans la Faust symphonie de Liszt : il était jadis trop bas et a pu être relevé numériquement puisque l’orgue était enregistré sur une piste isolée.

Si le fétichiste sonore ira quérir les rematriçages par téléchargement HD en vraie qualité 24-192, ce coffret s’adresse en fait surtout aux nostalgiques en quête de reproductions de pochettes d’origine. D’ailleurs, tout ne semble pas forcément avoir été nouvellement retravaillé (Le sacre du printemps et la Nouveau Monde sonnaient déjà impeccablement).

Par contre, le coffret risque d’irriter énormément le collectionneur que Sony a laissé en rade après avoir publié un coffret Bernstein symphonique, un Bernstein en concerto et un Bernstein compositeur. Il manquait simplement un coffret Oeuvres vocales et chorales qui n’est jamais venu.

Dans ces 100 CD, dont la ligne directrice des choix n’est pas clairement palpable, on n’a aucune intégrale (3e et 5e de Beethoven, 2e , 3e , 6e et 9e de Mahler, 1 à 3 de Schumann, 5e de Sibelius, 2e de Tchaïkovski) et des minutages des microsillons d’origine qui raccourcissent des couplages antérieurement publiés, tel le CD Johann Strauss (CD 74) qui passe des 11 plages de la Royal Edition à 7, ou la 2e Sérénade de Brahms (CD 69) publiée toute seule sur un CD de 32 minutes.

À moins d’être à tout prix en quête du « bel objet », préparez-vous à des frustrations certaines.

Bernstein
The Remastered Edition. Sony, 100 CD, 88985417142.

Concerts de la semaine

Le Studio de musique ancienne de Montréal (SMAM) accueille le chef invité Dana Mach, directeur de l’Historical Performance Institute de l’Université de l’Indiana, pour un programme « L’Ibérie au Nouveau Monde », réunissant des oeuvres de Morales, Victoria, Guerrero, Padilla, Capillas, Araujo et Salazar, et visant à explorer la pénétration musicale ibérique en Amérique du Sud et menant à ce que nous connaissons comme le « baroque sud-américain ». Comme l’annonce le SMAM : « La conquête des âmes s’est effectuée par l’audition et la pratique des oeuvres chorales polyphoniques écrites par les plus grands maîtres de la péninsule ibérique, puis par quelques-uns de leurs disciples nés en terre américaine. » Dimanche 11 mars à 15 h, église Saint-Léon de Westmount

En relation avec l’exposition «Napoléon : art et vie de cour au palais impérial» du Musée des beaux-arts de Montréal, la Fondation Arte Musica organise à la salle Bourgie un concert intitulé «Napoléon militaire», donnant la rare occasion d’entendre deux oeuvres de musique de chambre de Johann Nepomuk Hummel : le septuor dédié à l’impératrice Marie-Louise, épouse de Napoléon et, plus spectaculaire, le « Septett militaire » écrit pour l’originale formation piano, flûte, violon, clarinette, violoncelle, trompette et contrebasse. Composé en octobre 1829, ce dernier s’inscrit en fait dans un genre en vogue à Vienne à ce moment-là, la trompette assurant le caractère militaire de la chose. Hummel était alors un compositeur très en vogue et l’ouvrage fut connu en l’espace de quelques mois dans les principales capitales européennes. La violoniste Julie Triquet mènera un ensemble de musiciens québécois. Jeudi 15 mars à 19 h 30, salle Bourgie.


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