Le groupe français Feu! Chatterton lance «L’oiseleur»

Les cinq garçons de Feu! Chatterton allient rock romantique à des paroles littéraires et élaborées : par exemple, on retrouve dans «L’oiseleur» des références à Éluard et à Aragon.
Photo: Sasha Teboul Les cinq garçons de Feu! Chatterton allient rock romantique à des paroles littéraires et élaborées : par exemple, on retrouve dans «L’oiseleur» des références à Éluard et à Aragon.

Trois ans après l’envoûtant Ici le jour(a tout enseveli), Feu ! Chatterton, le plus lettré — l’affirmer est désormais un cliché ! — des groupes français ramène sa chanson rock romantique sur un deuxième album plus nuancé et coloré, intitulé L’oiseleur. Un disque composé et enregistré en réaction au succès foudroyant du premier disque et aux quelque 250 concerts qui ont suivi sa parution, admet le chanteur et parolier Arthur Teboul : « Autant de concerts, c’est beau de pouvoir partager ça, mais ça vide… »


Qu’est-ce qu’on disait déjà, à propos de la malédiction du second disque ? On disait, en résumé, qu’il faut une vie entière dont on ne conserve que la crème de l’inspiration pour accoucher d’un premier disque (ou d’un premier roman, un premier film)… et ensuite quelques mois seulement pour arriver avec un suivant, encore meilleur, s’il vous plaît. Le voilà, le maléfice. Le vertige de la page blanche.

« Le premier album, c’est le fruit de dix ans de travail — et je dis travail, mais à l’époque, ce n’en était pas un », déballe Arthur, attrapé en pleine campagne promotion pour la sortie de L’oiseleur. 

Une passion, sans le but d’en faire un métier. Un an pour faire un disque, c’est court, mais c’était important de le faire, pas pour le "business", mais pour savoir si c’était possible pour nous d’en faire un métier


« Sommes-nous capables d’inventer quelque chose à nouveau, ou alors n’était-ce qu’un coup de chance ? Puis, on se dit : “Mince ! on a plu à tous ces gens, comment continuer à être aimé ?” En fait, la première chose à se dire, surtout, c’est de lutter contre l’envie de faire les choses pour être aimé. On ne peut penser qu’à plaire si on veut avancer, musicalement. »

C’est la première réussite de ce maléfique second disque : Feu ! Chatterton avance en suivant son instinct. À pas de loup, ne s’éloignant pas trop loin du jardin de rimes riches et de grooves modernes qui a fait sa marque. Mais disons-le d’emblée : si vous cherchiez à retrouver le Feu ! Chatterton furieux et fiévreux de la mémorable La Malinche, vous risquez d’être déçus. Hormis l’extrait Ginger, celui-là nettement plus entraînant, le reste de ce nouvel album vire à la mélancolie funky, aux nappes de synthétiseurs qui « permettent une richesse de couleurs, d’émotions », avec même un détour vers l’esthétique hip-hop, sur l’ondulée L’ivresse.

Recherche de sérénité

Et encore, c’est la voix d’Arthur qui lie le tout, qui souffle sur les braises, lui qui revendique le premier l’influence de la langue du hip-hop en parlant « d’un retour aux sources : au début, alors que je ne savais pas que je chanterais un jour, j’ai commencé à dire mes textes. Le seul endroit où on pouvait faire ça, c’est dans des bars, en y mettant du rythme et du souffle. […] Aujourd’hui, la langue française, c’est dans le hip-hop qu’elle s’invente, pas dans le rock. J’y trouve de l’audace et une grande liberté dans la façon d’écrire ».

Quand même, le quintette avait annoncé ses (nouvelles) couleurs en offrant la mélodieuse ballade Souvenir, son orgue scintillant et sa guitare acoustique, en guise de premier extrait. « C’est vrai que l’expérience en concert aurait pu nous pousser à écrire des chansons plus dynamiques pour ensuite les partager à nouveau. Mais il y a aussi que la tournée, c’est une vie très intense, très rythmée, justement, et je crois que tous, dans le groupe, nous avions besoin de calme, ça s’entend sur l’album. Besoin de douceur, de sérénité. »

Les références littéraires abondent encore dans les textes de L’oiseleur ; la longue Le départ en fin de disque, par exemple, assemble trois poèmes de Paul Éluard. En plein coeur du disque, Zone libre se démarque, avec ses violons presque arabisants en intro, sa rythmique électronique, son texte, brûlant d’actualité dans son évocation de la guerre, une adaptation d’un poème d’Aragon. Elle tranche avec le discours rêvasseur et spleenétique que tient d’ordinaire Feu ! Chatterton.

« C’est vrai, le texte est d’actualité, alors que notre engagement [politique, social] n’est pas direct. Parce que ce qui nous met en colère, ce contre quoi on essaie de lutter, c’est le vacarme. Et l’ostentation, la vitesse, la violence. Ça nous plonge dans une impasse : comment lutter contre ça sans utiliser les armes de l’ennemi ? Notre manière de militer est de fait musicale et poétique, dans la douceur et la lenteur. Ce poème d’Aragon symbolise pour nous tout ça : une manière de saudade, une mélancolie lumineuse, lorsque, à l’été 1942, il se trouve, lui, en zone libre, profitant du beau temps. Aragon sent la culpabilité peser sur ses épaules, ainsi que l’impuissance. A-t-il le droit, lui, de jouir de cet été alors que des camarades meurent ? »

« Cette impuissance qu’Aragon vit en 1942, c’est un sentiment qu’on ressent très, très profondément, nous, aujourd’hui à Paris, assure Arthur. Parce qu’on sait que plein de choses ne vont pas, qu’il y a une très grande fracture sociale en France, on sait que les inégalités grandissent, que le monde est violent, et pourtant on se sent particulièrement démunis. Ce poème est très beau pour cette raison. Il dit cette impuissance, et il dit comment la vie peut continuer. »

Et pourquoi L’oiseleur, ou plutôt pourquoi l’idée de l’oiseau revient-elle si souvent dans vos textes ? « On ne l’a pas fait exprès, assure le chanteur. On a fini le disque, on l’a écouté en cherchant un titre, et on s’est aperçu que le mot « oiseau » revenait souvent. Un peu comme un jeu de cartes divinatoires : on bat les cartes et ensuite on voit ce qui tombe. L’oiseau. Il est devenu pour nous le symbole des instants fugaces, fugitifs et doux, des presque riens qu’on essaie de saisir. Ce disque, c’est beaucoup ça : capturer l’absence, le creux, le manque, définir les contours de ces choses-là, donc saisir l’insaisissable un peu. Capturer les oiseaux, mais sans violence, seulement pour les garder au sein de nous, dans notre cage thoracique. »