Et c’est pour ça qu’on va au concert!

Yannick Nézet-Séguin a été héroïque de cadrer aussi professionnellement un accompagnement orchestral à cette chose profuse 24 heures après avoir dirigé au Met la reprise d’un chef-d’oeuvre tel qu’«Elektra» de Strauss.
Photo: François Goupil Yannick Nézet-Séguin a été héroïque de cadrer aussi professionnellement un accompagnement orchestral à cette chose profuse 24 heures après avoir dirigé au Met la reprise d’un chef-d’oeuvre tel qu’«Elektra» de Strauss.

La Quatrième de Tchaïkovski par Yannick Nézet-Séguin : l’association était attendue. Elle n’a pas déçu. Mieux encore : elle a séduit, elle a conquis. Mais à nouveau parce que, comme lors de la tournée européenne du Métropolitain, ce n’était pas une question de chef, mais de réaction chimique et amoureuse entre un groupe de musiciens et un homme.

Car le groupe, l’Orchestre Métropolitain, a tout donné. On allait du « pas parfait », comme les violoncelles à deux ou trois reprises dans le 1er mouvement, au « plus que parfait », de la prestation miraculeuse des cors dès les premières mesures. Nous allons les citer, ici, Louis-Philippe Marsolais, Xavier Fortin, Simon Bourget, Pierre Savoie et Jean Paquin : couleurs, nuances, puissance, noblesse. C’est vraiment ce qu’on a entendu de plus beau en matière de cor dans cette salle depuis bien longtemps.

Il faudrait associer tout le monde et citer tout le monde, par exemple les cuivres (Stéphane Beaulac et Lise Bouchard aux trompettes, pas une anicroche, pas une vulgarité !), les six contrebasses, Julien Bélanger aux timbales, etc.

Le bouleau solitaire

Il faut cependant parler spécifiquement de Lise Beauchamp (hautbois) et Michel Bettez (basson). Ils ne le savent peut-être pas, mais ils sont Tchaïkovski. Car outre le fatum (destin) qui plane et obscurcit le 1er mouvement, la 4e Symphonie est une symphonie de la solitude et de « l’interdiction de goûter au bonheur ». C’est pour cela que le solo de Beauchamp au début du 2e mouvement et de Bettez à la fin de ce même second mouvement sont si importants. Les deux se retrouvent associés dans le 2e thème du Finale fondé sur un chant populaire dont le titre (approximatif) est Dans un champ était un bouleau solitaire.

Le 4e mouvement oppose Tchaïkovski (le bouleau solitaire, incarné par hautbois et basson repris par les autres instruments) à la foule tourbillonnante — le motif de fête du 1er thème.

C’est pour cette raison que le chef Kurt Sanderling, contrairement à son homologue à Léningrad, Mravinski, dirigeait le dernier mouvement plus lentement, car voulait faire ressortir la douleur de la solitude au sein du tourbillon.

Sur d’autres chemins, c’est à ce niveau de sensibilité que Yannick Nézet-Séguin et le Métropolitain ont abordé la 4e Symphonie de Tchaïkovski. Le chef s’intéresse beaucoup au 2e mouvement, dont il sculpte les nuances aux cordes. Il a raison, car le drame de Tchaïkovski est là : l’homosexualité refoulée, l’interdiction de goûter au bonheur. La souffrance est béante. Et Yannick Nézet-Séguin a lâché le mot clé dans son préambule : les couleurs. La couleur de l’intervention de Michel Bettez était mémorable, étreignante. Elle contenait toute la souffrance du monde. Elle était Tchaïkovski.

Certes le 1er mouvement de Yannick Nézet-Séguin n’est pas toujours le mien. Le chef le sculpte déjà, alors que je le vois beaucoup plus dur, plus implacable, notamment dans les épisodes « ben sostenuto il tempo precedente ». On pourrait dire que Yannick Nézet-Séguin y met déjà en scène Tchaïkovski alors que, comme Antal Dorati par exemple, on peut y voir uniquement le monde extérieur à affronter, qui broie les individus et singularités.

Par contre, il y a des instants capitaux, qui, quel que soit le choix, doivent être traduits et nous rassemblent. Par exemple un grand triple forte dans les dernières mesures du mouvement. La véritable lacération que le Métropolitain a su traduire à ce moment-là valait tout l’or du monde. C’est pour ces secondes-là que l’on va au concert. C’est aussi pour toutes ces nuances. C’est aussi pour tout cet engagement et pour cet embrasement final. Un silence absolu a d’ailleurs accompagné cette confession musicale.

La forme la plus élaborée de néant

En ce qui concerne ce qui précédait ce moment magique, j’implore votre clémence. En effet, dans la vie, je suis allergique aux graminées, à la floraison des châtaigniers, aux pizzas hawaïennes, aux mauvais vins et à Nikolaï Medtner.

J’ai beau faire de mon mieux depuis plus de deux décennies, je ne parviens pas à trouver un intérêt à celui qui ne parvint jamais à la cheville de Rachmaninov. Écouter sa musique me fait l’effet d’ouvrir un robinet et de regarder couler de l’eau en pure perte. Il n’y a pas de consistance, pas de forme autre qu’un « pseudo-rhapsodisme » à la Liszt mais sans contenu mémorable. À mes yeux, un concerto tel que celui entendu vendredi soir représente la forme la plus élaborée de néant (« élaboré », au sens de la longueur de la chose : 35 minutes).

Serhiy Salov, qui a joué La Campanella de Liszt en rappel, n’y est pour rien. Nous ne partageons simplement pas les mêmes goûts et après tout c’est lui qui s’est coltiné la mémorisation de ces tonnes de doubles croches auxquelles je préfère, dans le genre pseudo Rachmaninov, des compositeurs tels que Hekel Tavares ou Sergeï Bortkiewicz.

Yannick Nézet-Séguin a été héroïque de cadrer aussi professionnellement un accompagnement orchestral à cette chose profuse 24 heures après avoir dirigé au Met la reprise d’un chef-d’oeuvre tel qu’Elektra de Strauss.

Yannick Nézet-Séguin et Serhiy Salov

Medtner : Concerto pour piano n° 1. Tchaïkovski : Symphonie n° 4. Serhiy Salov (piano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Vendredi 2 mars 2018. Reprises : samedi à 19 h 30 à Rivière-des-Prairies et dimanche à 15 h à Ahuntsic.