Isabelle Boulay à la PdA: tout prévoir, pour tout permettre

La chanteuse Isabelle Boulay a une idée très élevée des attentes du public à son égard et une sensibilité extrême envers ces gens qui sont venus la voir en spectacle. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chanteuse Isabelle Boulay a une idée très élevée des attentes du public à son égard et une sensibilité extrême envers ces gens qui sont venus la voir en spectacle. 

Lancer le spectacle par une citation de Jean Genet en voix off. Arriver sur scène par le centre, à la fois sans chichi, mais en tant que vedette du spectacle. Chanter d’abord L’amour, sur fond rougeoyant, pour poser le sujet, comme dans toute bonne dissertation. Et puis enchaîner avec Toi, moi, nous : une chanson inclusive, avec un globe terrestre de petites lumières derrière. Suit la déclaration d’intention de l’artiste à son public : « Je voudrais que ces chansons vous appartiennent, que vous en soyez les héros, les héroïnes… »

C’est ça, Isabelle Boulay. Rien n’est laissé au hasard en ce jeudi soir. Mais rien n’est artificiel non plus. Toute cette mise en place, ces choix précis, ces enchaînements écrits, témoignent de sa volonté vitale de se présenter au meilleur d’elle-même. Une conscience aiguë de ce qu’elle exige de chaque aspect de son spectacle. Une idée très élevée des attentes du public à son égard, une sensibilité extrême envers ces gens qui sont venus la voir et qui, dans son regard plein de gratitude, méritent rien de moins que tout : la beauté du chant pur et le grain de la vie dans chaque note. Le professionnalisme ET le naturel.

Servir les chansons et s’en servir

Qu’elle chante son grand complice français Benjamin Biolay (les deux titres d’entrée), Alex Nevsky (Le train d’après) ou Coeur de pirate (la fort jolie et très country Nashville), c’est agencé de telle façon que le spectacle raconte Isabelle Boulay. Elle le disait bien en entrevue au Devoir, en décembre dernier : « Je n’écris peut-être pas mes chansons, mais j’écris mon show ! » En effet. Sa création, au sens le plus profond de l’interprétation, c’est autant servir les chansons dans leur valeur intrinsèque que s’en servir pour s’incarner. Isabelle Boulay est une créatrice d’agencements, de liens, elle tisse un véritable récit à partir de son matériel. Histoire d’amour, histoire de vie d’une femme de 45 ans, histoire de la relation qui nous unit à elle, et elle à nous.

Quand elle arrive à Je t’oublierai, je t’oublierai, tout le monde dans le théâtre Maisonneuve de la PdA se souvient, justement. Des rendez-vous d’avant. De sa place dans nos vies, et réciproquement. Tout a du sens. La chanson est déjà une grande chanson populaire, mais elle compte encore plus parce qu’elle est chantée exactement au bon moment dans le spectacle. Le moment de se souvenir. Pareille logique mène Isabelle Boulay vers Les mains d’or, chanson de Bernard Lavilliers qui parle des travailleurs manuels : ça lie la Gaspésienne au passé de son père bûcheron.

C’est après cette chanson qu’elle présente ses propres ouvriers manuels : ses musiciens. Tout se tient, tout le temps. Chapitre après chapitre de la même grande histoire. On peut préférer une chanson à une autre, on peut même ne pas toutes les apprécier, elles deviennent essentielles — et, par là, plus belles — parce que liées, conséquentes, pertinentes dans le déroulement préparé par l’interprète. C’est tout un art.

L’incassable fil narratif

Et ça continue ainsi, chaque nouvelle chanson nuançant la précédente, celles du plus récent album renforçant celles des albums d’avant : ce n’est vraiment pas pour rien que cet album s’intitule Ma vérité. C’est bien de cela qu’il s’agit : s’approcher de plus en plus de la quintessence d’un coeur et d’une âme. La récente Garçon triste (texte de Carla Bruni, sur une remarquable musique de Julien Clerc), lui permet de chanter l’une des immortelles d’un « garçon triste », comme elle dit : parfaite mise en contexte pour Ma fille, que créa l’interprète Reggiani.

De cette tristesse à celle, imbuvable, des clients du restaurant de ses parents, où chantait Isabelle encore fillette, il n’y a pas loin. L’espace d’une chanson : Si tu me payes un verre. Et ainsi de suite, de l’enfance à l’adolescence, symbolisée par la reprise d’un slow d’adolescente — « un vrai sentimental », rappelle-t-elle. Oui, Still Loving You, oui, la chanson des Scorpions. Même cet hymne pompier n’est pas une étrangeté dans ce spectacle : ça fait partie de l’histoire. Et c’est toujours Isabelle Boulay, avec sa magnifique voix si terrienne, ses décisions si justifiées, qui fournit le fil narratif. Et le liant émotionnel. Et la beauté.