Éclairer la part féminine de la musique populaire

De gauche à droite: Diane Dufresne, Monique Leyrac et Pauline Julien
Photo: Francis Vachon Le Devoir / Antoine Désilets, collections de BAnQ / Le Devoir De gauche à droite: Diane Dufresne, Monique Leyrac et Pauline Julien

Et si l’on racontait l’histoire de la musique populaire au Québec en plaçant le travail des femmes en son centre ? En prévision du 8 mars, Le Devoir a demandé à cinq mélomanes — les musiciennes Stéphanie Boulay et Louise Forestier, la journaliste Marie-Christine Blais, l’animatrice Myriam Fehmiu et l’universitaire Sandria P. Bouliane — de dresser leur liste des cinq meilleurs albums créés par des femmes. Conversation autour d’une tentative de réécriture.

Vous êtes pressés ? Nous vous suggérons de ne pas mentionner devant Louise Forestier le mythique spectacle 1 fois 5, réunissant pour la Saint-Jean de 1976 Robert Charlebois, Gilles Vigneault, Claude Léveillée, Yvon Deschamps et Jean-Pierre Ferland. « C’est pas que je pense qu’on aurait dû nécessairement m’inviter moi, mais qu’il n’y ait pas eu de femme, ça… Ça ! » tonne la vétérane de 74 ans, sans avoir besoin de compléter sa phrase pour que l’on saisisse la nature de sa colère. « Ces shows-là, c’était tout le temps trois gars ou cinq gars ! »

Évidence aussi immense que la voix de Ginette Reno : l’histoire de la musique québécoise s’est écrite autour de personnages principaux masculins, auteurs-compositeurs-interprètes souvent canonisés avant même la cinquantaine lors de grands rendez-vous du genre (ils le méritaient souvent très bien, loin de nous l’idée de suggérer le contraire).

Tapez dans votre moteur de recherche préféré « meilleurs albums québécois » et constatez à quel point toutes les listes cataloguant les disques les plus mémorables des dernières décennies ne comptent que sur une minorité de femmes. De quoi se demander ce dont aurait l’air cette histoire si l’on désignait plutôt chanteuses et musiciennes comme protagonistes centrales.

Les interprètes créatrices
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Jorane

Évoquons d’abord (à l’aide des listes concoctées par notre panel) un trio fondamental de mères fondatrices : celui formé de Monique Leyrac, Pauline Julien et Diane Dufresne, toutes d’abord connues pour leur travail d’interprètes (bien que Dufresne ait signé plus tard des textes, et Julien des textes et des musiques). Avec son Monique Leyrac chante Léveillée et Vigneault (1963), la grande dame aujourd’hui âgée de 90 ans pousse Claude et Gilles dans les derniers retranchements, avant même qu’ils ne soient eux-mêmes réellement devenus Léveillée et Vigneault.

« Monique Leyrac, c’est l’interprète créatrice, rappelle l’ancienne journaliste de La Presse Marie-Christine Blais. Elle a aidé Vigneault et Léveillée à aller plus loin, à avoir une rime plus riche. Mais comme c’est le cas chez les hommes et chez les femmes, le travail des interprètes traverse peu le temps, surtout que l’importance des interprètes est torpillée quand, à partir de 1965, les auteurs-compositeurs deviennent leurs interprètes. »

Louise Forestier en remet : « Avant Monique Leyrac, Vigneault, je ne pouvais pas l’entendre. Il me faisait mal aux oreilles ! C’est elle qui m’a permis de l’apprivoiser », rigole-t-elle.

La chargée de cours à l’UQAM et à l’Université d’Ottawa Sandria P. Bouliane décrit une double rhétorique pernicieuse, maintenant la femme dans le rôle de l’interprète, tout en dévalorisant ce travail. « La critique cherche à appuyer son jugement sur certains critères, et le fait qu’un artiste écrive ses textes et ses musiques, ça devient rapidement très important, note la spécialiste en musiques populaires. On va donc célébrer ça. Alors on est depuis très longtemps dans une construction narrative de l’histoire de la chanson qui se base sur différents processus de légitimation, dont bénéficient d’abord les auteurs-compositeurs, beaucoup de figures d’hommes qui tiennent des longues carrières, avec un rythme de production très intense. Ce qui fait que même quand la femme devient auteure-compositrice, on la place malgré tout dans la catégorie interprète, sans se poser de questions. »

Ne plus être qu’une muse
Photo: Francis Vachon Le Devoir Ariane Moffat

Elles seront nombreuses au tournant des années 2000 à prendre le devant de la scène avec leurs propres chansons et leurs propres instruments. Jorane, Marie-Jo Thério, Mara Tremblay, Ariane Moffatt et Catherine Major font sauter des barrières dans l’esprit de bien des jeunes femmes. Stéphanie Boulay est l’une d’entre elles.

« J’avais entendu Jorane en entrevue dire que des gens lui avaient suggéré de se trouver un autre instrument, que sa voix n’allait pas bien avec le violoncelle, se souvient-elle. Elle disait qu’elle s’était malgré tout écoutée et pour une fille de la Gaspésie comme moi, qui faisait rire d’elle quand elle disait qu’elle voulait devenir chanteuse, c’était profondément empowering. Ariane Moffatt m’a aussi fait cet effet-là. De la voir tenir à bout de bras son univers, avec ses claviers, ça avait quelque chose de puissant pour une jeune fille qui veut créer, mais qui ne sait pas par où commencer. »

Pourquoi les femmes auront-elles mis autant d’années à revendiquer le rôle de créatrice, de A à Z ? « Vous savez, les femmes ont eu pas mal de révolutions à faire en même temps, dont la révolution sexuelle, qui n’était pas toujours comique, observe Louise Forestier. Les femmes avaient toujours été des muses ! C’était a man’s world ! Pas parce que les hommes étaient méchants, juste parce que c’était comme ça. Et puis il y a aussi que les femmes n’ont pas osé. Elles n’ont pas osé se donner la permission. »

« C’était quoi ce blocage-là ? poursuit-elle, comme en s’adressant à elle-même. J’étais bonne en français. J’avais toujours écrit des dissertations écœurantes, et au début de ma carrière, je m’empêchais d’écrire. À un moment donné, je me suis donné un coup de pied au cul. Le pire, c’est que ça continue. J’ai participé à beaucoup de formations et il y a chaque fois des jeunes filles qui disent : “Je n’ai jamais essayé d’écrire, parce que je ne suis pas bonne.” Je leur réponds toujours : “Vas-y, essaye, pis t’en fais pas, si c’est pas bon, je vais te le dire.” »

La femme aux multiples visages
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Catherine Major

Sandria P. Bouliane et Myriam Fehmiu élaborent toutes les deux par le biais de leur liste respective le portrait d’un Québec musical tournant le dos à l’homogénéité, grâce entre autres à Jenny Salgado de la formation hip-hop Muzion, ou à la chanteuse inuk Elisapie Isaac.

« S’il n’y avait pas eu Jenny Salgado, il n’y aurait pas aujourd’hui des rappeuses comme les filles de Bad Nylon ou Sarahmée », pense l’animatrice à ICI Musique au sujet de celle que l’on considère comme la première MC du rap québécois. « Juste par sa présence, elle déboulonnait les codes qu’on associait à la chanteuse noire. Son afroféminisne n’était pas peut-être pas nommé comme tel, mais elle arrivait à une époque où il n’y avait pas de modèle de son genre dans l’espace public. Elle parlait de vie de famille et de travail d’immigrants, un discours auquel les gars nous avaient peu habitués. »

Et c’est pas fini, c’est rien qu’un début, serait-on tenté de chantonner, en imitant de notre mieux la voix remplie d’espoir d’Emmanuelle. « Ça a pris le temps que ça a pris pour que les femmes se déniaisent, mais heureusement, elles ont commencé à se mettre ensemble. Il commence à y avoir une vraie sororité musicale », se réjouit Louise Forestier, en évoquant le regroupement Femmes en musique, créé l’été dernier afin de lutter contre les inégalités reléguant encore chanteuses et bands de filles à la marge de bien des programmations de festivals estivaux.

« Il y a beaucoup de jeunes filles dans notre public qui nous font signer des ukulélés et des guitares », souligne Stéphanie Boulay, comme pour suggérer que la prochaine vague déferlera avec encore plus de puissance. « Ma sœur et moi, on veut être de bons exemples pour ces filles-là. » Tiens-toé ben, elles arrivent !