La grande odyssée de Yannick Nézet-Séguin chez Bruckner

En dirigeant Bruckner, de la musique sacrée sans paroles, le chef Yannick Nézet-Séguin peut assouvir à la fois sa passion pour la musique symphonique et ses élans mystiques.
Photo: François Goupil En dirigeant Bruckner, de la musique sacrée sans paroles, le chef Yannick Nézet-Séguin peut assouvir à la fois sa passion pour la musique symphonique et ses élans mystiques.

Cette fin de semaine paraît un objet auquel Yannick Nézet-Séguin a longuement rêvé : son intégrale discographique des symphonies d’Anton Bruckner, un parcours accompli avec l’Orchestre Métropolitain entre 2006 et 2017.
 

Franz Liszt surnomma Anton Bruckner (1824-1896) le « ménestrel de Dieu ». C’est en toute logique que le jeune chef québécois, alors trentenaire, s’est tourné prioritairement vers ce compositeur et ses trois plus fameuses cathédrales sonores, les 7e, 8e et 9e Symphonies. En dirigeant Bruckner, de la musique sacrée sans paroles, Yannick Nézet-Séguin pouvait assouvir à la fois sa passion pour la musique symphonique et ses élans mystiques. Le cadre était alors l’église Saint-Nom-de-Jésus.

Un même esprit

La fulgurante ascension de Yannick Nézet-Séguin a rétréci la notion de temps. Une petite anecdote situera bien le contexte des débuts de l’intégrale, celle de l’appel de ce distributeur européen quêtant désespérément, en 2007, une idée ou un argument massue pour intéresser les consommateurs de son pays aux « disques de ce jeune chef québécois qui ne se vendent pas », ponctuant sa requête d’un las, « et en plus, maintenant, il se met à enregistrer du Bruckner ! » — le compositeur autrichien étant réputé particulièrement invendable.

Onze ans plus tard, ce coffret symbolise la fierté d’un accomplissement, bien au-delà de ce qu’on imagine, tant on a oublié ces années-là. Toutefois, n’y avait-il pas de la part du chef une appréhension de ne pas se reconnaître dans les enregistrements les plus anciens et un risque de voir imputer au Yannick Nézet-Séguin de 2018 des faits musicaux du chef qu’il était il y a douze ans ? Cette question, nous voulions la poser à l’intéressé et il a accepté d’y répondre.

« C’est clair que, comme le disait le pianiste Claudio Arrau, tout enregistrement est une photographie d’un moment dans la vie d’un artiste par rapport à une oeuvre. Chaque enregistrement est à prendre ainsi », dit-il d’emblée. Il n’y a donc là ni credo ni parole d’évangile.

Mais, oui, Yannick Nézet-Séguin a tout entendu, il y a quelques mois, avant la commercialisation du coffret, et il l’avoue : « J’avais très peur de réécouter les 7e, 8e et 9e », soit les enregistrements de 2006 à 2009.

« Pourtant, ce qui est paradoxal et me fascine, même s’il y a des milliers de détails que je ferais différemment — certains importants, comme des relations de tempos ou des codas —, il se dégage de ces enregistrements du début un esprit qui n’est pas du tout en contradiction avec celui qui m’habite toujours quand je dirige ces oeuvres, et cela même si j’ai l’impression d’être un chef très différent. » Yannick Nézet-Séguin tempère néanmoins en disant que cette impression d’évolution dans une même partition l’habite même à deux mois d’écart.

L’envie de réenregistrer certaines symphonies a donc été balayée, même si elle lui a traversé l’esprit un moment, pour les nos 4, 7, 8 et 9, afin d’avoir une unité de lieu (la Maison symphonique). « Même si Saint-Nom-de-Jésus manque un peu de détails, quelque chose de spécial s’y passe », dit le chef, qui voit le coffret paru ce vendredi comme « un corpus incroyable et une fierté pour l’orchestre et [lui]-même : le témoignage de la route, d’une évolution d’un orchestre ». Car il est évident que « le jeu de l’orchestre combiné à mon expérience est très différent aujourd’hui d’il y a 11 ans », ajoute-t-il.

Diffusion d’expériences

Avec une intégrale Bruckner paraissant à quelques jours de son 43e anniversaire, Yannick Nézet-Séguin n’est pas le plus jeune chef a avoir parachevé une intégrale, puisque Daniel Barenboïm avait 40 ans lorsque parut son coffret enregistré à Chicago pour DG.

Le chef québécois a su très vite imposer Bruckner à ses programmes de chef invité, au point de diriger des orchestres de légende dans ce répertoire, tels la Staatskapelle de Dresde, le Philharmonique de Vienne ou l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise. Ces expériences ont-elles nourri le cours de l’intégrale montréalaise ? Le chef est intarissable sur son expérience de Dresde, cruciale quant à « la question du poids des attaques et des fins de phrase ».

Dresde (voir l’intégrale d’Eugen Jochum et les enregistrements de Christian Thielemann) met beaucoup de poids dans Bruckner. « Il fallait que ces attaques lentes ne ralentissent pas le tempo. Depuis, j’ai appris à gérer cela avec beaucoup plus d’expérience et, quand je dirige la 8e Symphonie à Philadelphie, j’encourage l’orchestre, qui joue très direct, à avoir envie d’attaques plus lentes, avec plus de poids, et de laisser retomber les phrases. »

Il en est allé de même lorsque le chef québécois a dirigé la Neuvième avec le Philharmonique de Vienne. « À Vienne, les discussions avec les violons portaient sur l’indication lang gezogen (sur la longueur de l’archet). Il ne s’agit pas forcément pour chacun de prendre l’archet pleine longueur pour le plaisir de la pleine longueur, mais, pour chaque musicien, de trouver le bon poids pour créer un legato d’ensemble. » Tous ces acquis ont servi aux « enregistrements des premières symphonies avec le Métropolitain », puisque les Symphonies nos 1 à 3 ont été gravées en fin de cycle.

Quant au coffret, il comprend deux inédits, les Symphonies nos 1 et 5, captées respectivement en mai et en septembre 2017 en concert à la Maison symphonique de Montréal.

Atma ne publiera pas ces deux symphonies en CD isolément pour le moment. Elles ne seront accessibles que dans le coffret et en téléchargement. Sur le plan sonore, la Cinquième confirme qu’Atma continue à tâtonner à la Maison symphonique. Parce qu’on a voulu éviter la réverbération un peu tournoyante, le son est un peu sec et privé d’harmoniques, alors que la Première est excellente.

Ce coffret est une étape, pas la fin d’un parcours. Yannick Nézet-Séguin continue à diriger Bruckner un peu partout. Il a même failli partir en tournée la saison prochaine avec le Philharmonique de Berlin, mais il dirigera plutôt Bruckner à Berlin avec son orchestre de Rotterdam. Bruckner réapparaîtra aussi dans les programmes à Montréal en 2019-2020.

Concerts de la semaine

Bernard Labadie. Le chef nous revient avec la Chapelle de Québec et Les Violons du Roy. Après des concerts donnés mercredi et jeudi à Québec, il sera ce samedi à Montréal avec un programme juxtaposant Haendel et Haydn, ramenant au Québec la merveilleuse soprano Lydia Teuscher et le ténor James Gilchrist, associés à Allyson McHardy et Tyler Duncan. L’Ode à sainte Cécile de Haendel met en vedette soprano et ténor pour célébrer le pouvoir de la musique et son rôle dans l’équilibre universel. La Heiligmesse de Haydn est la seconde des six grandes messes tardives du compositeur. Son surnom vient d’un cantique autrichien célèbre que Haydn a utilisé dans le Sanctus. Samedi 3 mars à 19 h 30, Maison symphonique de Montréal.

David Fray. Après Philippe Cassard et Alexandre Tharaud, le pianiste s’inscrit dans la foulée du défilé des pianistes français à la salle Bourgie. Loin des programmes français de Cassard, Tharaud et Lise de la Salle au Ladies’ Morning dimanche dernier, David Fray viendra présenter son âme viennoise, celle de la douleur et de l’amertume, avec des oeuvres parmi les plus tendues de Mozart : la Fantaisie en do mineur K. 475 et la Sonate en do mineur K. 457, et une plongée dans les abîmes de Schubert, en l’occurrence la Sonate en la majeur D. 959. Mercredi 7 mars à 19 h 30, salle Bourgie.

Bruckner. Les 9 symphonies

Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Atma, 10 CD, ACD2 2451.