FouKi, en première partie de Lary Kidd: la nouvelle école «gayé»

Membre du collectif La Fourmilière, FouKi fait partie d’une jeune mouvance du rap formée durant des « cyphers ».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Membre du collectif La Fourmilière, FouKi fait partie d’une jeune mouvance du rap formée durant des « cyphers ».

Le nom de FouKi est encore au bas de l’affiche d’un concert ce soir, mais ça pourrait changer très bientôt : le jeune rappeur montréalais de 21 ans, auteur du succès underground surprise de l’été dernier intitulé Gayé, a récemment rejoint l’écurie des Disques 7e Ciel, maison de disque des Koriass, Alaclair Ensemble, KNLO et Manu Militari. Inconnu il y a à peine 18 mois, il lancera à la galerie Artgang le 21 avril prochain Zay, son premier album officiel, coréalisé par son producteur attitré QuietMike, un ami depuis la troisième secondaire. « Ce disque, j’en suis satisfait de A à Z », s’emballe déjà le MC — et aspirant champion « flippeur » de pizzas ! —, attrapé en pleine session d’enregistrement.

On peut situer au soir du 6 janvier dernier le moment où Alaclair Ensemble est devenu un groupe de vétérans. « Une gang de mononcles ! » badine FouKi, qui ne cache surtout pas son admiration pour leurs mixtapes ainsi que pour les enregistrements des Dead Obies, du K6A — « je pourrais tous les nommer ». Ce premier samedi soir de 2018, donc, pendant que la majorité des Montréalais cuvaient toujours leur jour de l’An, FouKi et ses collègues du collectif La Fourmilière se sont payé le Club Soda.

Dehors, le mercure était tombé à -24 °C. Les rappeurs ont malgré ça attiré presque 800 fans dans la salle, pratiquement sans autre publicité que celle qu’ils ont tous contribué à faire de bouche à oreille et sur les réseaux sociaux. Insistons : une bande d’inconnus qui attire 800 fans un samedi soir polaire, ça s’appelle un phénomène. « C’était complètement fou ! » se remémore FouKi. « On a booké le Soda en indépendants, on s’est donné à fond pour passer le mot. » Pas étonnant que des maisons de disques d’ici aient remarqué la manoeuvre de cette bande de rappeurs affamés qui ont multiplié les EP au cours des derniers mois.

Ce qui est le fun, c'est que dans la relève du hip-hop à Montréal, tout le monde s'appuie

 

Ils doivent être une bonne douzaine, MC, chanteurs et beatmakers, gravitant autour de La Fourmilière, collectif à dimension variable formé durant des « cyphers » — sessions publiques improvisées de rap, celle-là se tenant au parc Lafontaine, le décor de la plupart des clips de FouKi : « Je suis né au parc Lafontaine — en tout cas à l’hôpital en face. J’allais à la garderie dans le parc. » Il y a la tête de proue, natif du Plateau qui a lancé trois EP l’an dernier, le groupe LaF, qui prend part à la nouvelle édition des Francouvertes, le groupe L’Amalgame, le MC Vendou, qui a lancé il y a quelques jours son goûteux et planant EP Doux Or Die, le groupe Canevas Crew… Se frottent à la bande les MC Kevin Na$h et l’omnipotent Mike Shabb, qui lance aujourd’hui incidemment son premier album, Northwave.

La relève

Ça sent le changement de garde. Ces jeunes musiciens sont les visages d’une nouvelle génération du rap montréalais. « On est tous des amis dans la vie, assure FouKi. Ce qui est le fun, c’est que dans la relève du hip-hop à Montréal, tout le monde s’appuie. On sent le mouvement de groupe, plus solidaire qu’avant peut-être, en tout cas plus accessible, d’une certaine manière. Par exemple, lorsqu’un rappeur sort un projet, tous les autres sont au courant et en parlent, si bien que rapidement, la ville au complet finit par être au courant. »

On remarque ensuite deux caractères distinctifs à leur travail : d’une part, un certain détachement par rapport aux tendances de la scène rap contemporaine. « On fait de tout, des chansons trap à fond, d’autres totalement oldschool », confirme FouKi, biberonné au reggae, qu’affectionnent sa mère et son beau-père. On reconnaît une touche « reggae, R&B aussi » dans le style vocal que l’on pourrait qualifier aussi de débonnaire et détendu.

L’autre signe distinctif tient dans le vocabulaire de FouKi, partagé par certains de ses amis. Des mots « pas tout à fait inventés, plutôt inspirés, dérivés de mots véritables. » Gayé, par exemple, le titre de son infectieux succès estival, sorte d’hymne à la décriminalisation bercé par une guitare acoustique reggae. « “Gayé”, ça vient du mot créole “gayance” », qu’on pourrait traduire par « gaieté » ou « être emporté par la joie ». Et gayé… ben, ça veut dire stone.

« Mon beau-père a des origines haïtiennes. Souvent avec lui, dans l’auto, on écoute la radio, et ça m’inspire, d’une certaine façon. Les gens ont leurs manières de s’exprimer — c’est un flow », une prosodie personnelle. « Mon beau-père a un flow lorsqu’il parle en créole, et un autre lorsqu’il parle québécois. En fait, tout le monde qu’on connaît a son propre flow, ça m’influence. »

Vous pouvez sans doute compter sur les amis de La Fourmilière pour venir appuyer FouKi lors du lancement de Zay (ça veut dire « en forme », comme dans « Là, je me sens top zay ! ») au Artgang, le 21 avril prochain. Le jeune rappeur assurera la première partie de Lary Kidd vendredi soir à l’Astral, « mais la prochaine fois que je remonterai sur scène, ce ne sera pas pour rapper, mais pour flipper des pizzas ».

C’est que FouKi travaille dans une pizzeria napolitaine du quartier. Une petite chaîne locale, les patrons ont organisé une compétition de tournage de pâte à pizza, et notre jeune MC a remporté l’épreuve de vitesse. Si bien qu’il s’envole pour Las Vegas dans deux semaines prendre part aux Jeux mondiaux de la pizza (World Pizza Games) tenter de remporter une médaille. Réellement.

Sur le site Web de l’olympiade des pizzas, on apprend qu’il y a une épreuve de pliage de boîtes à pizza ainsi qu’un « pizza triathlon ». Tout ça semble très gayé.