«Distractions»: Random Recipe en quête de pertinence

Liu-Kong Ha, Fab et Frannie Holder ont passé beaucoup de temps autour d’une table, à se questionner, pour accoucher de «Distractions».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Liu-Kong Ha, Fab et Frannie Holder ont passé beaucoup de temps autour d’une table, à se questionner, pour accoucher de «Distractions».

Distractions, ce troisième disque de Random Recipe, n’allait pas de soi. Le groupe jonglant entre rap, world et pop, et formé il y a une dizaine d’années, s’est posé beaucoup de questions avant même de poursuivre l’aventure. Comment être femme en musique, comment vieillir dans tout ça et, surtout, comment rester pertinent ?

Les réponses sont, oui, dans le résultat, mais aussi dans la démarche des trois musiciens Frannie Holder, Fab et Liu-Kong Ha. Démarche qui a été tout sauf un long fleuve tranquille, avoue le groupe, qui semble aujourd’hui davantage soudé et serein.

« Je pense que, quand on a commencé le disque, Vincent [Legault] était encore avec nous », lance en rigolant Frannie au sujet du membre fondateur de Random Recipe, désormais collègue de Holder avec Dear Criminals.

Ce troisième album, le trio l’a entamé de façon plus électronique, avant de tout jeter à la poubelle et de reprendre l’approche acoustique, sans que la magie prenne. Il a même passé deux semaines au studio La Frette, près de Paris, sans un résultat concluant aux oreilles des deux réalisateurs Philippe Brault et Marie-Hélène Delorme, alias Foxtrott.

Les questions d’abord

C’est en fait à Los Angeles, lors d’une résidence à la Maison SOCAN, que Random Recipe a posé les premiers jalons de sa réflexion. Assis autour d’une même table, Fab, Liu-Kong Ha et Frannie ont eu « des discussions vraiment intenses [qui ont] articulé le reste de la démarche, autant artistique que [leurs] choix d’indépendance et de collaborations ».

Fab résume la chose par une série de questions. « Comment est-on capable de rester pertinent dans ce qu’on fait, dix ans plus tard, dans l’industrie ? Et en tant que femmes, en tant qu’immigrants ? On est rendus où ? On fait quoi musicalement parlant ? C’est quoi notre vision, notre direction ? »

La musique d’abord. Jusque-là, Random Recipe ne cherchait pas de la bonne façon, tentant de flirter avec ce qui était dans l’air du temps, avec ce qui avait du succès. Mais Foxtrott lui a plutôt dit de revenir à ce qu’il savait faire et de le faire au maximum de ses capacités. « Ouais, mais on n’était plus que trois, un percussionniste et deux chanteuses ! a répliqué Frannie. Alors, ça serait ça, percussif et vocal. On est partis de là, et après on est allés chercher ce qui manquait. »

Collaborer

Ce qui manquait, c’était aussi ce qui allait donner un sens à ce disque : les invités, soit presqu’une quinzaine de musiciennes, instrumentistes, chanteuses ou rappeuses. Et pas des moindres, le trio ayant entre autres invité les bassistes Rhonda Smith (qui a travaillé avec Prince) et Marie-Pierre Arthur, mais aussi Ladybug Mecca, Giselle Numba One et Sunny Moonshine.

Et ces femmes ont aidé Random Recipe à se retrouver, à offrir des pistes de réponses aux interrogations de Fab et Frannie.

« C’était important de travailler le plus possible avec des femmes, parce qu’on est assez isolées les unes des autres dans la musique, dit Frannie. Et on a des rôles similaires, alors c’est rare qu’on est amenées à collaborer. »

L’idée était en quelque sorte d’abolir la compétition entre elles et de s’intéresser à leur démarche. Distractions est non seulement l’occasion de faire parler des femmes, mais aussi de les faire parler d’enjeux féminins, de leur rôle et de leur place dans la société, « même si ça reste fait de façon assez joyeuse », note Frannie.

Et Liu-Kong dans tout ça ? Celui qui est né à Hong Kong embrasse totalement la démarche, mais y rajoute son grain de sel. « Les mouvements restent très homogènes, ça reste pour les femmes blanches. On n’embarque pas dans la diversité. La femme des minorités visibles a deux prises contre elle en partant. Le débat est nécessaire en ce moment. »

La tête et le coeur s’entremêlent, le fond et la forme aussi, les sons et les humains aussi. « On l’a cuit lentement, à la mijoteuse, dit Fab en rigolant. Chaque couleur, chaque texture, chaque collaboration, chaque pensée de paroles, ç’a été concocté ensemble. »

L’indépendance

En filigrane de tout ça, Random Recipe a aussi décidé de travailler sans son étiquette de disques Bonsound. En partie pour des raisons financières, mais aussi pour reprendre un certain contrôle sur les choses.

« Il y avait une volonté d’être sereins, dit Frannie. Dans les dernières années, on était devenus tellement aigris et amers par rapport aux structures avec lesquelles on travaillait… Ça n’a rien à voir avec les humains qui travaillaient là, que j’aime et que je respecte, mais les structures n’étaient plus adaptées à un groupe comme le nôtre. »

Pilant un peu sur son orgueil, Random Recipe a aussi mené une campagne de sociofinancement, qui lui a permis de recueillir près de 18 000 $.

« Il y a moins d’intermédiaires, dit Liu-Kong. Et maintenant, toutes les plateformes sont là » pour travailler sans étiquettes de disques.

La tournée qui vient amènera Random Recipe en Italie, en Amérique latine aussi. Mais pas question de faire la « run de lait » au Québec. « C’est le meilleur public, mais ça reste qu’il y a quelque chose de tellement redondant, qui éteignait notre flamme », dit Frannie.

Le groupe a envie de pousser davantage des projets spéciaux, un peu comme le fait Frannie avec Dear Criminals. « Quand tu fais juste répondre à des offres, tu ne sais pas dans quel sens tu vas, ça amène ton projet nulle part, conclut-elle. Tu cueilles, mais tu n’es pas en train de créer des racines. On préfère s’implanter, savoir ce qu’on fait et pourquoi, et placer nos pions artistiques à long terme. » Là aussi, on parle de pertinence.

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