Le pont d’art sonore du collectif Kohlenstoff à Montréal en lumière

Le duo Jane/Kin, formé de la compositrice et saxophoniste Ida Toninato (à droite) et de l’artiste sonore Ana Dall’Ara-Majek, offrira une performance jeudi, en compagnie d’un artiste vidéo.
Photo: Luc Delorme Le duo Jane/Kin, formé de la compositrice et saxophoniste Ida Toninato (à droite) et de l’artiste sonore Ana Dall’Ara-Majek, offrira une performance jeudi, en compagnie d’un artiste vidéo.

« On voulait appeler notre étiquette Carbone Records, mais en faisant des recherches, on s’est aperçu que le nom était déjà pris », relate Félix-Antoine Morin, cofondateur du collectif d’artistes et label Kohlenstoff. Pas de soucis, ils ont simplement traduit en allemand le nom de l’élément chimique essentiel à la vie terrestre. « Ça sonne bien et en plus, ça fait le lien avec la tradition électronique de la scène allemande », entre autres traditions musicales dans lesquelles s’inscrit le travail de ces compositeurs et artistes visuels qui animeront la soirée « d’alchimies audiovisuelles » de ce jeudi, en coproduction avec le Centre Phi, le festival MUTEK et Montréal en lumière.

Ils sont une poignée de créateurs, la plupart issus du milieu universitaire, tant en création musicale, sonore que visuelle. Tous dans la vingtaine et la trentaine, regroupés au sein de Kohlenstoff « par nécessité », insiste Morin : les maisons de disques souhaitant donner leur chance à ces jeunes compositeurs de l’avant-garde électronique, électroacoustique, bruitiste ou drone ne sont pas légion, au Québec. Ils s’en sont occupés eux-mêmes. Fondée il y a huit ans, mais réellement active depuis trois ou quatre ans, Kohlenstoff Records a lancé deux douzaines d’albums de compositeurs majoritairement du Québec.

« On aime dire qu’on fait de la musique inhabituelle — déjà, il faut s’attendre à être surpris », résume Maxime Corbeil-Perron, compositeur, musicien et artiste vidéo, comptant deux albums solo à son actif chez Kohlenstoff, en plus de ceux parus en duo avec son collègue Morin sous le nom Political Ritual, l’une des propositions électroacoustiques « plus punk » que présente la maison de disques montréalaise.

Peut-être plus punk, mais pas complètement représentative de l’approche Kohlenstoff. Car si la foisonnante discographie de la maison de disques aborde la composition sonore et musicale sous plusieurs angles, elle le fait avec le même esprit : proposer une musique expérimentale, certes, mais pas hermétique, ou aride. Plusieurs des albums de l’étiquette possèdent des qualités contemplatives, introspectives, qui enveloppent tout en piquant la curiosité.

Susciter le dialogue

Prenons par exemple le plus récent album solo de Morin, Le jeu des miroirs de Kali, paru fin-janvier. Inspiré par un voyage en Inde, le compositeur assemble des enregistrements réalisés sur le terrain, durant des processions religieuses (des chants rituels autant que des conversations volées), avec des passages musicaux orchestrés aux synthétiseurs. On s’immerge complètement dans le décor sonore du compositeur, évocatrices scènes liées entre elles par d’harmonieuses nappes de claviers.

Un album étonnant, gorgé de détails sonores, facile d’approche, tout à fait dans l’esprit de la maison, confirme Maxime Corbeil-Perron : « C’est vrai que la plupart des membres du collectif sont issus des programmes universitaires », conservatoire, facultés de musiques, « mais ce qu’on cherche à faire avec Kohlenstoff, c’est construire des ponts entre le milieu académique, la scène électronique underground, la scène de musique actuelle, celle de la musique expérimentale et électroacoustique ». Susciter le dialogue entre les niches, en espérant attirer les non-initiés dans leur univers.

« Il y a quelque chose d’harmonieux, en effet, sans nécessairement être mélodique », dans l’approche de l’étiquette, abonde la compositrice et saxophoniste Ida Toninato, membre du duo Jane/Kin, qu’elle forme avec l’artiste sonore Ana Dall’Ara-Majek, et qui offrira une performance jeudi en compagnie d’un artiste vidéo. « Ce que nous proposerons prend davantage racine dans le rythme et le groove — j’essaie d’imiter les textures électroniques, Ana travaille le son électronique, les deux sources sont infusées ensemble pour créer une sorte de macération sonore. Donc, je crois que nous sommes tous dans une démarche de recherche de sonorités et de textures très fortes, mais nous partageons tous une même sensibilité qui tire vers quelque chose de plus urbain, mélodieux. Un équilibre entre la douceur et quelque chose de plus brutal. »

Félix-Antoine Morin insiste aussi sur l’importance du mariage entre le son et l’image dans la démarche du collectif, inspiré ici par le mouvement Fluxus — la soirée au Centre Phi sera d’ailleurs illustrée par les images du cinéaste Karl Lemieux, réalisateur du long métrage Maudite poutine et fameux manipulateur en direct de pellicule 16 mm, présence désormais indissociable des concerts de Godspeed You ! Black Emperor.

« Notre génération a écouté les disques de Godspeed, et tous les autres albums du label Constellation », abonde Maxime Corbeil-Perron. Ce goût des textures, des explorations musicales sur le mode tonal, des longues et méditatives compositions définit l’approche des compositeurs de Kohlenstoff autant que les goûts de son jeune auditoire, tout aussi rompu aux sonorités issues des musiques électroniques. Il y en aura pour tous les goûts jeudi alors que se succéderont en performance l’artiste audiovisuelle Line Katcho, Maxime Corbeil-Perron, Jane/Kin, le duo Jean-François Blouin (musique) et Félix Gourd (visuels), pour enfin laisser la scène au jam collectif Folkinstock.