Claude Debussy comme vous ne l’avez jamais entendu

Photo non datée du compositeur Claude Debussy
Photo: Agence France-Presse Photo non datée du compositeur Claude Debussy

À l’occasion du centenaire de la mort de Claude Debussy, Warner publie un coffret très impressionnant, d’une exhaustivité inégalée.

Ce n’est pas la première fois que l’industrie nous vend un gros coffret consacré à Debussy. En 2012, alors que le monde musical célébrait le 150e anniversaire de la naissance de celui qui signait parfois ses compositions d’un Claude de France, Universal avait uni les catalogues Deutsche Grammophon et Decca dans une anthologie de 18 CD intitulée The Debussy Edition. La chose ne prétendait pas à l’intégralité, tout en la laissant sous-entendre — « The Debussy Edition covers the whole range of his outpout ».


Tout au contraire, le travail éditorial acharné réalisé en 2018 par Warner peut être qualifié d’inégalé et inégalable. La préface de Denis Herlin, directeur de recherche à l’Institut de recherche sur le patrimoine musical en France et spécialiste de Debussy, est éloquente : « Cette intégrale réunit l’ensemble des oeuvres connues de Debussy. Seule la version orchestrale d’un Intermezzo datant de juin 1882 reste pour le moment inaccessible. » Le coffret satisfait pourtant la curiosité des mélomanes en fournissant la transcription pour piano à quatre mains du compositeur de cet introuvable Intermezzo.

Des premières mondiales

Tout comme pour Stravinski, dont un disque de Riccardo Chailly nous révélait récemment un Chant funèbre trouvé à Saint-Pétersbourg en 2016, l’oeuvre de Debussy recelait des trésors non encore enregistrés. Passionnante découverte, par exemple, d’une version princeps de deux des Chansons de Charles d’Orléans, au point d’ailleurs que la version définitive méritait très largement un réenregistrement par le même choeur de Namur.

Les deux inédits les plus substantiels, confiés au pianiste Jean-Pierre Armengaud, à la soprano Natalie Pérez et au ténor Cyrille Dubois, sont un fragment (près de 30 minutes) de Diane au bois, comédie lyrique(1885-1887) où Diane rencontre Éros, et, à l’autre bout du spectre (1916), l’intégralité du début de La chute de la maison Usher, comme laissé inachevé par Debussy. Subsistent désormais 27minutes de musique, sublimes.

Aux oeuvres de Debussy s’ajoutent les réductions pianistiques, les (rares) transcriptions réalisées par Debussy, mais aussi, plus intéressantes, les transcriptions d’amis de Debussy. On y trouve ainsi une première mondiale inattendue : deux Ariettes oubliées (C’est l’extase langoureuse et Green) superbement orchestrées par André Caplet.

Grâce au regroupement des catalogues EMI et Warner, les artisans du coffret ont eu accès à des raretés telles que l’opéra en trois actes Rodrigue et Chimène, orchestré par Edison Denison, avec lequel Kent Nagano avait inauguré, en 1994, le nouvel Opéra de Lyon, résurrection qui ne connut aucun lendemain.

Un choix patient

Les adjectifs « méticuleux » et « scrupuleux » sont probablement ceux qui décrivent le mieux une démarche éditoriale qui vise la pérennité. Il s’agissait de ne rien laisser au hasard dans la composition du coffret. Par exemple, L’enfant prodigue, cantate de 1884, a été licenciée du Palazzetto Bru-Zane (version Hervé Niquet), mais on en trouve aussi la version traditionnellement connue, révisée par Debussy et Caplet en 1907, ainsi que les trois extraits transcrits par Debussy pour piano à quatre mains. Tout le monde n’a pas « besoin » de cette exhaustivité-là, mais elle existe et c’est important.

Le même soin a présidé au choix des enregistrements. Évidemment, dans un certain nombre d’oeuvres très pointues, dont les oeuvres vocales, le choix n’est pas très large, mais pour toutes les partitions enregistrées, Philippe Pauly, maître d’oeuvre du coffret, a résisté à la tentation de mettre tous les oeufs dans le même panier.

Il eut été tentant de se repaître à la fontaine de Samson François (piano) et Jean Martinon (orchestre). Mais, pour le piano, Warner a puisé oeuvre par oeuvre dans le legs de Ciccolini, Béroff, Ousset, Egorov, François, Armengaud, Aimard, Planès, Ader et Monique Haas. Tout semble avoir ainsi été mûri et prémédité : La mer, judicieusement élue, est celle de Giulini-Philharmonia, alors que Pelléas et Mélisande revalorise le travail d’Armin Jordan et le grand Pelléas d’Éric Tappy. Cerise sur le gâteau, le 33e CD rassemble les enregistrements de Debussy au piano réalisés sur rouleaux Welte-Mignon, reproduits en 1991 par la Pierian Recording Society, et les quatre vieilles cires acoustiques de 1913, seuls enregistrements de Debussy avec « sa » chanteuse, Mary Garden.

Un coffret concurrent


La semaine dernière, Deutsche Grammophon a publié une nouvelle version, modifiée, actualisée et augmentée à 22 CD de son coffret de 2012. Lui aussi prétend désormais à refléter l’intégralité de l’oeuvre et porte peu ou prou le même titre : Debussy Complete Works. S’y ajoute donc un CD qui manquait cruellement, avec L’enfant prodigue (version 1884, seule), deux fragments de La chute de la maison Usher et la cantate pour le Prix de Rome, Le gladiateur. On trouve aussi des versions pour piano à quatre mains de la Première suite, par Philippe Cassard et François Chaplin, et des Nocturnes (Anne Shasby et Richard McMahon). Mais, malgré les prétentions, la philosophie n’est pas la même, et l’exhaustivité non plus.

Les interprétations des oeuvres principales ont été changées par rapport à 2012, afin que le nouveau coffret ne recoupe pas trop l’ancien : Bernstein et Barenboïm remplacent Boulez dans les oeuvres orchestrales célèbres, Pierre-Laurent Aimard se substitue à Krystian Zimerman dans les Préludes, Pollini à Uchida dans les Études.

La partie « enregistrements historiques et alternatifs » passe d’un CD dans le coffret de 2012 à trois CD, plus les 2 DVD du Pelléas de Boulez mis en scène par Peter Stein à l’Opéra de Cardiff. Demeurent principalement par rapport à 2012 : Arturo Benedetti Michelangeli dans Images et Children’s Corner, les Kontarsky dans la musique pour deux pianos, Abbado dans Pelléas et Mélisande (version CD), ainsi que les interprètes des oeuvres sans versions alternatives, par exemple Véronique Dietschy dans les mélodies.

Entre nouvelles versions et CD ajoutés, le renouvellement de plus de 50 % permet de ne pas avoir le même produit final qu’en 2012. Mais le coffret DG ne peut aucunement prétendre concurrencer celui publié par Warner.

Concerts de la semaine

Lise de la Salle. La pianiste française Lise de la Salle, 29 ans, sera l’invitée du Ladies’Morning Musical Club. Premier prix à l’unanimité du jury au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, dans la classe de Pierre Réach à l’âge de 14 ans, Lise de La Salle a débuté sa carrière dès ce jeune âge, continuant toutefois à se perfectionner auprès de Bruno Rigutto. Lise de la Salle a la particularité d’avoir une sonorité très nourrie, tout à fait impressionnante. Elle est donc très intéressante à jauger en concert. Dimanche, elle débutera son récital avec la Sonate opus 2 no 3 de Beethoven, puis Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir, Les fées sont d’exquises danseuses, La fille aux cheveux de lin, La danse de Puck, Danseuses de Delphes et Ce qu’a vu le vent d’ouest, tirés des Préludes de Debussy. Suivront trois études de Ligeti et Gaspard de la nuit de Ravel. Dimanche 25 février à 15 h 30, salle Pollack.

Yannick Nézet-Séguin. Le chef québécois Yannick Nézet-Séguin revient à la tête de son Orchestre Métropolitain pour la première fois depuis la tournée européenne et l’annonce de sa prise de fonctions anticipée au Metropolitan Opera de New York. Il dirigera une symphonie très spectaculaire qu’il programmera plusieurs fois cette saison : la Quatrième de Tchaïkovski. Montréal s’intercale ainsi entre Philadelphie (novembre 2017) et Rotterdam (avril 2018) dans le périple du chef avec cette oeuvre remplie de Fatum, cette épée de Damoclès pesant sur la tête du compositeur. En première partie, le pianiste Serhiy Salov interprétera le 1er Concerto de Nikolaï Medtner (1880-1951). Fasciné par Rachmaninov, Medtner a composé trois concertos. Le 1er, contemporain de la Première Guerre mondiale, précède de peu son émigration de Russie et sera sa carte de visite en Amérique du Nord. Vendredi 2 mars à 19 h 30, à la Maison symphonique de Montréal. Aussi samedi à 19 h 30 à Rivière-des-Prairies et dimanche à 15 h au collège Regina-Assumpta.

Claude Debussy The Complete Works / Debussy The Complete Works

Warner, 37 CD, 0190295736750 / DG, 22 CD + 2 DVD, 479 8642 3.