La musique qui ne dérange pas de «feu doux»

Les musiciens Stéphane Lafleur et Christophe Lamarche-Ledoux ont voulu pondre un album dans lequel on peut s’abandonner, avec les synthétiseurs comme instrument primaire.
Photo: Caroline Desilets Les musiciens Stéphane Lafleur et Christophe Lamarche-Ledoux ont voulu pondre un album dans lequel on peut s’abandonner, avec les synthétiseurs comme instrument primaire.

« Généralement, je m’endors en écoutant la deuxième chanson, alors je me dis : mission accomplie ! » rit Stéphane Lafleur, le cinéaste troubadour du groupe acclamé Avec pas d’casque. Pas de fausse modestie ici : c’est très précisément l’objectif derrière cet inattendu et léthargique projet intitulé feu doux — en minuscules, s’il vous plaît ! —, collaboration avec le compositeur-interprète Christophe Lamarche-Ledoux, de Chocolat et Organ Mood. Offrir trente-trois minutes de plages instrumentales méditatives dorlotées par des synthétiseurs analogiques et numériques et inspirées des amples épanchements ambient de Brian Eno et Klaus Schulze, le tout ramassé sur vinyle (et en numérique) paraissant aujourd’hui même, sur la pointe des pieds.

En travaillant sur ce projet, « j’étais dans une dynamique où j’avais peur que les gens s’ennuient » en écoutant les compositions, confie Christophe Lamarche-Ledoux. « Or, quelque part, c’est pourtant ça le but. Créer une musique qui n’exige pas ton attention, mais qui la caresse. »

Moelleux et harmonieux, l’album qui porte aussi le titre feu doux ne réinvente certes pas le genre, conviennent les deux musiciens rencontrés dans un café un peu trop bruyant pour le genre musical qu’ils investissent « avec beaucoup d’humilité, dit Lafleur. Ma connaissance du répertoire ambient n’est pas si large que ça — je veux dire, j’avais une base, j’ai écouté les albums de Brian Eno, mais j’ai écouté davantage d’ambient après avoir terminé ce projet ». Christophe est à peu près à la même page, habitué seulement à la musique électronique « associée à la scène krautrock allemande des années 1970 », comme celle de Klaus Schulze (Tangerine Dream), aussi cité comme influence.

Mais alors, pourquoi tout ça ? « Pour les amis », échappe d’abord Lafleur, qui raconte ensuite la fois où il avait enregistré un disque de guitare instrumental simplement pour le donner à ses proches. « Le plaisir de faire de la musique et de l’offrir aux amis. Ça fait un beau cadeau, je trouve. »

Changement de ton

Ensuite, pour changer d’air, « me détacher de mon band, ne pas faire quelque chose où je devrais écrire des textes puis les chanter, juste faire autre chose et explorer. J’avais envie d’aller dans ce sillon [ambient], j’avais aussi le désir depuis des années de collaborer avec Christophe ». Lafleur avait découvert les enregistrements (passionnants, rappelons-le) de son duo instrumental Organ Mood, avait même utilisé certaines de ses compositions pour illustrer des scènes de son long métrage Tu dors Nicole (2014). D’ailleurs, il n’est pas farfelu d’imaginer que feu doux jette les bases d’une musique originale de film « imaginé, à venir », admet la voix d’Avec pas d’casque. Son collègue Christophe connaît la prémisse dudit récit, s’en est inspiré en enregistrant ses pistes de synthés… et c’est tout ce que nous apprendrons aujourd’hui des projets cinéma de Lafleur.

« La musique de film, enchaîne Christophe, comme la musique ambient, voire la musique que je fais avec mon projet Organ Mood, est faite sur mesure pour que le centre de l’attention ne soit pas, disons, l’orchestration, ou un élément précis de l’oeuvre. Cette musique a la faculté de donner juste assez d’espace à celui qui écoute pour l’habiter. »

« Quand j’ai commencé à travailler là-dessus de mon bord, j’ai réalisé que c’était ça, le projet qui me mènerait à collaborer avec Christophe. » Une joute de ping-pong musical s’est ensuite déroulée pendant plusieurs mois, l’un envoyant des pistes enregistrées à l’autre pour qu’il y ajoute son grain de sel. Tout est joué live, sans boucles (loops) préenregistrées, enregistré avec « un minimum de pistes » pour garder l’ensemble léger, Christophe poussant les boutons de son synthé Nord Modular G2, Stéphane dépoussiérant son vieux Roland Juno-60 « qui traînait chez nous depuis des années et que je n’utilisais pas ».

S’abandonner

Stéphane : « Le seul objectif que j’avais indiqué à Christophe, c’est qu’on doit pouvoir faire des siestes là-dessus. S’il y a trop d’éléments, percussifs par exemple, qui viennent déranger l’écoute, ça ne marche pas. Il faut s’abandonner dans cette musique et ne penser à rien », et on y parvient, croit-il, en s’amusant avec la durée des pièces (deux d’entre elles approchent les dix minutes) et par les effets de transe induits par les répétitions qui donnent une structure, presque un tempo, à la musique de feu doux.

Il n’était donc destiné qu’aux amis, cet enveloppant disque. « On pensait mettre ça dans un Dropbox et l’envoyer aux gens », dit Lafleur. Mal leur en prit, le patron de l’étiquette Dare to Care l’avait entendu avant les autres, et le voilà aujourd’hui dans les bacs à vinyles.

« On n’arrive pas avec ce disque en se disant qu’on vient de faire une musique vraiment nouvelle, abonde le cinéaste musicien. On sait qu’on s’inscrit dans une tradition où beaucoup a déjà été fait. Au début, c’était simplement pour le plaisir de le faire, le plaisir de faire quelque chose pour la première fois, de s’aventurer sur un terrain qu’on ne connaît pas, ni un ni l’autre, et d’avancer à tâtons. Finalement, quelqu’un a décidé que ça valait la peine d’être partagé. »

Christophe le coupe : « C’est vrai qu’on arrive avec ça en toute humilité, mais aussi avec fierté. On l’aime, ce disque ! On l’écoute — c’est rare qu’un musicien réécoute ses albums. » Lafleur ajoute : « Je ne réécoute pas mes autres disques parce que ma voix me fatigue. Je ne regarde pas mes films. Mais ce disque, je prends plaisir à l’écouter. Je fais des siestes là-dessus. »