Alexandre Tharaud en chamane du clavier

Le pianiste Alexandre Tharaud
Photo: Marco Borggreve Le pianiste Alexandre Tharaud

Les spectateurs venus remplir à ras bord la salle Bourgie mercredi soir étaient accueillis avec des coupes de mousseux. Le geste de bienvenue visait à célébrer le 500e concert organisé par la Fondation Arte Musica dans la salle qu’elle anime depuis son ouverture en septembre 2011.

Alexandre Tharaud est un habitué des lieux, Isolde Lagacé, directrice artistique de la Fondation, évoquant sa huitième prestation en ces lieux. Le pianiste s’est d’ailleurs fendu d’un discours chaleureux à la fin de son récital, lui-même le verre à la main, entre deux rappels : Les sauvages de Rameau et The Man I Love. Tharaud était visiblement heureux. Nous aussi, et il y avait de quoi.

D’abord sur le plan intellectuel, grâce à quelques passerelles inattendues dans le programme, par exemple l’idée du tintement, des « cloches », thématique qui obnubile Rachmaninov, mais que l’on trouve en écho du Scarlatti de la Sonate K. 380 (surtout de la manière impérieuse dont la fait sonner Alexandre Tharaud) au Ravel de La vallée des cloches.

Ensuite sur le plan musical. Malgré l’ivresse des Scarlatti hors du temps et hors du monde du récent récital d’Evgueni Sudbin à la Maison symphonique de Montréal, Alexandre Tharaud a tranquillement imposé un ton et un univers. Très rêveur avec une grande subtilité de toucher dans la K. 132, il est péremptoire et fait claquer la K. 380, joue à fond les syncopes de la K. 3, la légèreté de la K. 514 et contrôle le son à merveille dans la 481. On a entendu contrastes encore plus creusés dans la 141 et une texture moins lourde dans la 64, mais tout cela est superbe.

Seule interrogation : Tharaud observe les reprises, mais je n’ai pas bien saisi à quel dessein, pour faire quoi de différent. Par ailleurs, c’est dans Scarlatti que l’on surprend les premiers gestes étranges, des trémulations du doigt sur la touche, comme si cela faisait vibrer le son. Cela frappera ailleurs dans la soirée : hors de sa musicalité et de ses vertus pianistiques qui, dans Ravel, deviennent incontestablement suprêmes, Alexandre Tharaud développe une sorte de gestique parallèle supra-musicale, chamanique, comme s’il invoquait des esprits de la musique. Personnellement, cela ne me dérange pas. D’autres se gausseront sans doute.

Ailleurs, dans ce récital, nous avons retrouvé l’Opus 2 de Rachmaninov comme sur le disque, solide, éloquent, juste, sans esbroufe, et des Miroirs de Ravel enchantés, d’une superbe écoute et d’une grande justesse dans la gestion de la résonance.

La transcription de l’Adagietto de la 5e symphonie de Mahler a beaucoup plu au public. Elle n’en reste pas moins malaisée. Elle enlève à bon escient le côté trop étale de la chose en redonnant la primauté au chant, mais les longues lignes de cordes à valeurs longues et en crescendo sont évidemment difficiles à rendre sur un instrument à percussion, où il faut trouver des formules pour traduire les effets en répétant (martelant) les notes. Alexandre Tharaud a relevé le défi au mieux, ce qui lui permet de jouer une oeuvre qu’il aime et qui plaît.

Récital Alexandre Tharaud

Scarlatti : Sonates K. 64, 132, 380, 3, 514, 48, 141. Rachmaninov : 5 Morceaux de fantaisie op. 3. Mahler : Adagietto de la 5e Symphonie (arr. Tharaud). Ravel : Miroirs. Salle Bourgie, mardi 20 février 2018.