Leonardo García Alarcón: et la lumière fut!

Leonardo García Alarcón
Photo: Jean-Baptiste Millot Leonardo García Alarcón

Après avoir fréquenté les salles de concert de la métropole tous les soirs de cette semaine, j’attendais de ce concert une expérience différente. Ce que je cherchais, c’était sentir de la part de musiciens et d’un chef une nécessité impérieuse d’être sur scène. Pas juste pour « faire de la musique », mais pour partager une expérience de vie. J’ai été servi au-delà de l’imaginable par Leonardo García Alarcón et Les Violons du Roy.

Comment parler de ce concert, qui n’avait, au fond, rien à voir avec ce qu’on ose nommer « concert » ailleurs, demi-mesures mondaines à demi répétées pour public à demi concerné ? C’est curieux, mais quand Leonardo García Alarcón fait de la musique, presque personne ne tousse…

Danser Stravinski

Le chef parle de son programme et ses propos, déjà, happent l’auditeur et lui font sentir qu’il va vivre un moment spécial. Lorsqu’il nous entretient d’Ernst Bloch, Leonardo García Alarcón fait jouer le « dirge » (chant funèbre) en boucle au piano sous ses propos, afin de nous préparer à l’écoute.

Leonardo García Alarcón est un mystique de la musique. Il ne joue pas un rôle, la musique le possède littéralement. C’est aussi et surtout un être de lumière, qui imagine des dispositifs, des phrases, des couleurs, des équilibres pour éclairer les oeuvres.

Chacune des cinq partitions du concert a été ainsi illuminée par une réflexion profonde et des inventions souvent d’une grande originalité et pertinence, mises en oeuvre par un travail forcené.

Le concerto grosso de Haendel met la table avec une fulgurance de ton et de geste, une grande élasticité et un tissu orchestral dans lequel chaque voix est sculptée. Les deux moments renversants sont l’Allegro du 4e volet, vif et fusant, et surtout l’Air (2e mouvement), avec des textures invraisemblables, sorties d’on ne sait où.

Le Concerto en ré de Stravinski est encore plus révolutionnaire, si c’était possible, puisque Leonardo Garcia Alarcón en livre une vision âpre, précise mais totalement affranchie de la barre de mesure : libre, souple et dansante, là où la très large majorité des chefs voit une musique beaucoup plus carrée et rigide. Les Violons du Roy sont héroïques de virtuosité dans cette lecture exigeante.

Le 2e Brandebourgeois est abordé avec une énergie forcenée. Leonardo García Alarcón oppose radicalement le mouvement central, très chambriste et mesuré, aux deux autres, cravachés. Le trompettiste Benjamin Raymond, poussé dans ses derniers retranchements, est carrément héroïque. Tous les solistes sont excellents.

Après la pause nous attend une surprise : Leonardo García Alarcón dirige l’Adagio de Barber face au public, car les violons et altos sont répartis par groupes de deux dans la salle, alors que contrebasses et violoncelles sont justes dans son dos, à l’avant de la scène. Ce dispositif éclaté est le moment le plus périlleux pour les musiciens, qui perdent leurs repères au point de frôler le dérapage dans la première minute.

Dans Barber, Leonardo García Alarcón ne joue pas sur la lenteur du tempo, mais sur les incantations sonores qui émanent de ces sources sonores éparpillées. L’effet est magique, étreignant.

Avec Bloch, le chef fait redécouvrir une grande oeuvre qui culmine dans une fugue magistrale que les musiciens bissent à la fin du concert. Le ton est ferme, péremptoire. Les musiciens donnent tout et la fugue éblouit par sa limpidité. Le public est debout, pour les bonnes raisons, et les musiciens respirent la joie d’avoir accompli quelque chose de grand.

En coulisses, après le concert, se négocie déjà la réinvitation de ce génial musicien.

Concertos pour deux siècles

Haendel : Concerto grosso opus 6 no 10. Stravinski : Concerto pour cordes en ré. Bach : Concerto brandebourgeois no 2. Barber : Adagio. Bloch : Concerto grosso no 1. Les Violons du Roy, Leonardo García Alarcón. Salle Bourgie, vendredi 16 février 2018.