Dumas, face A, face B

L’idéal recherché: oui, des ambiances; oui, que ça se danse; oui, du « groove »; mais la voix et le texte pas du tout noyés dans l’ensemble. Pas seulement une suite de phonèmes caressants, ce qui a été souvent la manière Dumas.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’idéal recherché: oui, des ambiances; oui, que ça se danse; oui, du « groove »; mais la voix et le texte pas du tout noyés dans l’ensemble. Pas seulement une suite de phonèmes caressants, ce qui a été souvent la manière Dumas.

Dumas nous revient avec un album nourri par l’ingestion de vinyles de toutes sortes, mais aussi par les questions pas toujours digestes à l’aube de la quarantaine. Entrevue dans le sous-sol.

Il a apporté la première gravure de Nos idéaux, son nouvel album. Entre les acétates, par le petit trou du 33 tours, on distingue le métal. C’est lourd. Il n’y a pas d’étiquette. Un grand A d’un bord, un grand B de l’autre, tracés à la main. « Mon premier vinyle ! » s’exclame Steve Dumas, me tendant l’objet : le sillon frais gravé tourne dans ses yeux ronds.

L’enthousiasme de son « oui ! » à la proposition de se rencontrer dans mon sous-sol, et donc de se rendre à six kilomètres de la frontière canado-américaine, quand même une trotte dans un horaire de promo, c’est surtout pour ça. Pour l’amour des vinyles. Pour communier vinyles. Pour partager l’envoûtement quasi hypnotique procuré par cet objet pas dématérialisé du tout : la preuve, ça remplit la place.

Dans le récent documentaire de Christian Lalumière intitulé Le retour du vinyle, nous témoignons tous deux, parmi d’autres inconditionnels : « J’aurais voulu que ce soit une série, qu’il y ait au moins une émission complète tournée ici », me dit-il en promenant son regard d’étagère en étagère. « Et comment tu les classes ? » « Je pourrais voir ton Vox Populi des Sinners ? » C’est lui qui pose les questions.

Et Nos idéaux là-dedans ? C’est ma question, cette fois. Il rit de son très identifiable rire, façon alpiniste en pleine ivresse des sommets, lève la tête, embrasse la section des bandes sonores originales. Et il reprend. « Sais-tu si ça a existé en vinyle, la bande sonore de Dirty Harry ? » Ça doit être le grand idéal parmi les idéaux, son Graal. Musique fabuleuse de Lalo Schifrin. Non, je n’ai pas l’article sous la main, hélas. Non, je n’ai jamais vu ça nulle part. Je note : mission Lalo.

Et Nos idéaux là-dedans ? Je précise : l’album. Son album. Il me parle d’abord… de la version vinyle. « Les premiers test pressings, ça sonne tellement ! » Ça fait partie des idéaux de tout musicien, de tout auteur-compositeur-interprète : que l’on ne perde rien dans le processus, que la félicité en studio soit la félicité partout. « Je pense que le vinyle ajoute quelque chose. » Le livret sépare les chansons en page A, page B. Peu importe le format, c’est conçu pour le vinyle. « J’ai fait attention que ça ne dure pas trop longtemps, pour que le sillon soit large. C’est une bonne contrainte, je trouve : en 36 minutes, tu vas à l’essentiel. »

Pas d’électro qui tienne sans mélodies

C’est le cas ici : toutes les chansons se tiennent, cela s’entend. Je veux dire que cela s’entend encore plus que les arrangements électro-pop des réalisateurs Gus Van Go et Werner F (avec les gars du groupe Likeminds). Ils sont pourtant très réussis, à la fois minimalistes et complexes, ces claviers. De l’impressionnisme en musique : des touches de Wurlitzer, de Micromoog, de Minikorg, d’Optigan, de Mellotron, de Logan String Melody II, entre autres. « C’est quand même un retour à la chanson chanson, pour moi. Les mélodies ont été composées à la guitare acoustique, et les textes sont le résultat d’une longue partie de ping-pong avec Jonathan. » Jonathan Harnois, le parolier, l’auteur de Je voudrais me déposer la tête. « Les démos étaient vraiment tout nus. »

« Mon premier but, c’était pas de faire un album. C’était de préparer mon show solo, avec un certain nombre de nouvelles chansons. Le destin de l’album s’est joué quand Gus Van Go s’en est mêlé [l’ancien de Me, Mom and Morgentaler, faut-il rappeler, récent collaborateur du tandem ontarien Whitehorse]. Et lui, s’il n’y a pas une vraie toune, ça ne l’intéresse pas. J’ai compris ça vite. »

L’idéal recherché : oui, des ambiances ; oui, que ça se danse ; oui, du groove ; mais la voix et le texte pas du tout noyés dans l’ensemble. Pas seulement une suite de phonèmes caressants, ce qui a été souvent la manière Dumas. On n’a pas toujours compris de quoi il parlait : sous l’empire d’un riff, de quelques notes en boucle, le propos semblait parfois secondaire.

Des questions, des questions

Mais un album intitulé Nos idéaux porte du sens avant même qu’on l’écoute. La question est posée d’emblée : qu’en est-il de nos idéaux ? Comme dirait Daniel Boucher : sommes-nous devenus c’que nous avons voulu ? « En oubliant mes idéaux / J’ai bâti ma propre cage », chante Dumas dans la chanson-titre. « La nuit tombe sur la mer de tes idéaux », résonne en écho La chance, plus loin sur l’album. L’expression « effet domino » est également récurrente. Entendre : les choix que l’on fait ne sont pas sans effets. Conséquences en chaîne.

« Jonathan a vraiment été un fin analyste : il a décodé mes états d’âme, situé où j’en étais, traduit ce que je vivais en bonnes lignes de chansons. S’il y a de la clarté dans Mes idéaux, c’est beaucoup grâce à lui. De la même façon que s’il y a un son spécial à l’album, c’est beaucoup à cause de Gus et son collaborateur Warner F. J’ai été compris ! » Rire de vainqueur d’Everest.

Jonathan [Harnois] a vraiment été un fin analyste : il a décodé mes états d’âme, situé où j’en étais, traduit ce que je vivais en bonnes lignes de chansons. S’il y a de la clarté dans Mes idéaux, c’est beaucoup grâce à lui. De la même façon que s’il y a un son spécial à l’album, c’est beaucoup à cause de Gus [Van Go] et son collaborateur Warner F. J’ai été compris!


Ça reste du Steve Dumas. On est entraînés dans le mouvement, portés par le groove. La chanson qui s’appelle Électrique est un bain de sons dans lequel on flotte. Bleu clair avance comme une chanson de Bowie au temps de Heroes, inexorablement. À l’est d’Eden aligne les questions comme David Byrne et ses Talking Heads dans Once in a Lifetime. Nourri de vinyles, le gars assume ses références, et ses questions existentielles sont universelles.

« À l’aube de la quarantaine [il a 38 ans], ton idée de l’originalité absolue change. Tu changes, et le personnage que tu proposes, sur disque et sur scène, change aussi. Tout est plus conscient. Tu te regardes, tu t’évalues. Qu’est-ce que j’ai apporté, qu’est-ce que je vais laisser ? Je me rends compte que j’ai eu des périodes. Une période de succès assez intense dans la vingtaine, et puis une période de flottement, et puis une période de recherche, dans ma vie personnelle et dans la musique. » Dans Le déserteur de Fort Alamo, une chanson à propos de son père absent, il chante : « Je ne sais pas vraiment où j’irai / À quoi bon le savoir ? » La chanson qui suit, La fin du désert, dernière de l’album, relance l’espoir : « N’oublie pas qu’il n’est jamais trop tard… »

« Cet album, c’est un peu beaucoup une discussion avec celui que j’étais au début, quand je sortais de Granby [lauréat de l’édition 1999 du concours], avec celui que j’étais au plus fort des succès, avec celui que je suis maintenant, avec celui que je voudrais être. » Il ajoute : « J’ai pas de réponses, mais ça discute fort ! Et quand ça discute trop fort, j’écoute des vinyles… » Assez parlé. On se lève, il va examiner de plus près la collection. Ici l’étage les Beatles, là les Sinatra, en dessous la case Ventures. L’allée des albums québécois. Deux acétates avec différents mixages de la chanson The Look of Love, versions Nanette Workman. « Je peux-tu rester une couple de semaines ? » Idéalement, oui.

Écoutez À l'est d'Eden de Dumas

Nos idéaux

★★★★

Dumas, La Tribu