Christian Zacharias, l’invité inattendu

Si un musicien tel que Christian Zacharias devient chef, ce n’est pas parce que ses moyens déclinent, mais parce que sa réflexion musicale dépasse souvent celle de son partenaire au pupitre.
Photo: Michael Kessler Si un musicien tel que Christian Zacharias devient chef, ce n’est pas parce que ses moyens déclinent, mais parce que sa réflexion musicale dépasse souvent celle de son partenaire au pupitre.

L'un des plus éminents pianistes de la planète revient à Montréal pour la première fois après 26 ans d’oubli, alors même qu’il envisage d’abandonner son instrument. Et il le fait pour jouer sous la direction d’un chef, exercice que, de son propre aveu, il ne pratique qu’une fois par an !

En voyant Christian Zacharias soliste du 1er Concerto de Beethoven sous la direction d’Edo de Waart, la semaine prochaine à l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), nous n’en croyions pas nos yeux. Zacharias en solo, dirigé par un autre, alors qu’il est lui-même chef d’orchestre ?

Nous n’avions même pas idée que le musicien allemand, né en Inde il y a 67 ans, directeur musical de l’Orchestre de chambre de Lausanne pendant 13 ans, se pliait encore à ce type d’exercice. « Si vous regardez mon calendrier, je joue avec un autre chef une fois par an, au maximum, et quand le chef est un ami ! » confirme-t-il au Devoir.

Le poids des traditions

Christian Zacharias ne sait pas vraiment comment il se retrouve à Montréal dans cette position, lui qui a joué ce même 1er Concerto de Beethoven en dirigeant du piano le très huppé Orchestre de Paris récemment.

« Parfois, les circonstances qui mènent à un concert m’échappent totalement. Mais Edo De Waart est celui qui m’a introduit aux États-Unis. Il a dirigé mes débuts au Symphonique de Boston en 1979 et nous avons joué les concertos de Beethoven en Australie », nous confie le pianiste.

Si Zacharias a accepté ce concert, c’est pour retrouver cet ami et mentor, mais aussi dans le but avoué de « renouveler le contact » avec Montréal et « revenir ensuite comme chef d’orchestre ». Ce serait sans doute une bonne idée, car le musicien allemand a assurément bien plus d’expériences probantes en la matière qu’Itzhak Perlman, Maxim Vengerov, Nikolaj Znaider et Joshua Bell réunis — tous pourtant engagés sans coup férir par l’OSM ces dernières saisons.

Si un musicien tel que Christian Zacharias devient chef, ce n’est pas parce que ses moyens déclinent, mais parce que sa réflexion musicale dépasse souvent celle de son partenaire au pupitre. On se souvent ainsi de la radicalité de son 2e mouvement duconcerto « Empereur » de Beethoven, abordé alla breve (plus allant), comme exigé par le compositeur, une volonté ignorée par la tradition. Autant se diriger soi-même plutôt que de se retrouver avec des chefs qui n’admettront pas de se remettre en cause.


Christian Zacharias joue le Concerto No 3 de Beethoven avec l'Orchestre symphonique de Gothenburg

 

« Ce fut aussi une raison pour ne plus travailler avec certains chefs, avoue Zacharias. Je me suis parfois senti comme un traître à la musique en cédant. Alors j’insistais : “Beethoven a écrit alla breve.” Un jour, un chef m’a répondu : “Est-ce que je peux faire la fin en 8 ?”, ce qui voulait dire “tais-toi !” »

La réflexion de Christian Zacharias va désormais plus loin : toute sa carrière de pianiste est en jeu. « Les récitals sont très rares désormais aussi. Quand vous dirigez, le plus difficile est de travailler le piano régulièrement et de garder le niveau. Parce que j’ai quand même eu un certain niveau et je veux le garder jusqu’au moment où je dirai “là, c’est trop”. »

Il n’a pas fixé ce moment, mais oui, Christian Zacharias nous le révèle : « Je pense à arrêter le piano : j’ai 67 ans. Brendel a arrêté à 72 ans. C’est important de faire les choses par soi-même, de toucher, de jouer les notes. Mais la discipline, le travail me pèsent de plus en plus. »

Pour l’heure, il va jouer Bach pour la première fois en public. « Une suite de Bach, le matin, c’est un exercice pour les doigts, mais aussi pour le mental. Dans mon prochain récital, je vais coupler trois sonates de Haydn, la Suite française no 5en sol majeur, la seule que j’aime, et la Partita no 3 en la mineur, BWV 827. » Il ne touchera jamais aux Variations Goldberg.
 

Invité privilégié

Aujourd’hui, c’est la direction d’orchestre qui stimule vraiment le musicien, par exemple ce petit cycle avec l’Orchestre national de Lille lors duquel il a dirigé en quatre soirées toutes les symphonies, les concertos et quelques ouvertures de Robert Schumann.

Zacharias, qui n’a plus d’orchestre à lui, a été premier chef invité à Göteborg. Il l’est désormais à Madrid. « Je préfère avoir des relations avec un orchestre, mais les responsabilités qui vont avec le poste de directeur musical, par exemple des questions d’administration et de psychologie avec les musiciens. Si vous venez trois semaines par saison en tant que premier chef invité, vous pouvez forger des relations et faire en sorte que quelque chose reste. C’est mon rêve dans les années qui viennent d’avoir deux ou trois orchestres qui m’accueillent trois fois par an. »

Parfois, les circonstances qui mènent à un concert m’échappent totalement. Mais Edo De Waart est celui qui m’a introduit aux États-Unis. Il a dirigé mes débuts au Symphonique de Boston en 1979 et nous avons joué les concertos de Beethoven en Australie.

Christian Zacharias fut un musicien très apprécié du grand chef allemand Günter Wand. « Je dirige de plus en plus Bruckner, en association avec des concertos de Mozart. Ce sont des programmes que nous faisions avec Günter Wand. » Assister aux répétitions de Wand était un enseignement majeur pour Zacharias, mais c’est un autre grand brucknérien qui lui a donné le virus de la direction d’orchestre : « Sergiu Celibidache m’a invité en 1976 à jouer le Concerto en sol de Ravel. C’est la première fois où j’ai assisté à la répétition d’un grand chef et cela a semé une graine pour le futur… »

De Günter Wand, Christian Zacharias a retenu une leçon : la primauté de la construction. « Wand croyait en l’architecture. Il ne se tirait pas d’un problème par un petit accelerando arbitraire. Beaucoup de brucknériens, sans changer le texte, changent d’attitude, ajoutant ici ou là du pathos. Günter Wand, même dans Mozart, sans être rigide, semblait être exact tout en faisant évoluer doucement et logiquement sa pulsation. Günter Wand, ce ne sont pas des moments ici ou là. C’est une construction continuelle. »

Bref, tout le contraire de la large majorité des vedettes du jour, genre Simon Rattle ou Andris Nelsons. Si Christian Zacharias a retenu cette leçon et parvient à l’appliquer, espérons le revoir bientôt ici dans son nouveau rôle.

Concerts de la semaine

Alexandre Tharaud. Le plus québécois des pianistes français revient dans sa « seconde patrie » avec un récital. Sa présence s’inscrit entre Philippe Cassard et Jean-Efflam Bavouzet dans le florilège de pianistes français de haut vol en visite à la salle Bourgie cette saison. Son programme comprend les Cinq morceaux de fantaisie op. 3 de Rachmaninov, une transcription de l’Adagietto de la 5e Symphonie de Mahler, sept sonates de Scarlatti et Miroirs de Ravel. Mardi 20 février à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Marianne Fiset. Grand objet de saine curiosité musicale : la soprano originaire de Québec chante dans sa ville avec l’OSQ sous la direction de Fabien Gabel les fabuleux Quatre derniers lieder de Richard Strauss et la Première Symphonie, dite « Titan », de Mahler. Ce programme, donné avec la participation des étudiants du Conservatoire de musique de Québec et de la Faculté de musique de l’Université Laval, sera dédié à François Morel, récemment disparu. Son oeuvre Antiphonie a été ajoutée au programme. Mercredi 21 février à 20 h et jeudi 22 février à 10 h 30, à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec.

Christian Zacharias

Beethoven : Concerto pour piano no 1. + Vivier : Zipangu. Mozart : Symphonie no 40. Maison symphonique de Montréal. Mercredi 21 et samedi 24 février à 20 h. Dimanche 25 février à 14 h 30. À écouter. Mozart : Concertos pour piano (2e enregistrement, MDG). Schubert : Sonates (EMI/Warner). Scarlatti : Sonates (EMI/Warner).