Aranjuez à la contrebasse

Kent Nagano revenait à la «Titan» de Mahler moins de deux ans après la présentation de cette symphonie par Vasily Petrenko.
Photo: Marco Campanozzi Kent Nagano revenait à la «Titan» de Mahler moins de deux ans après la présentation de cette symphonie par Vasily Petrenko.

La thématique Saint-Valentin a inspiré à l’OSM un drôle de programme, comprenant la création mondiale d’un concerto pour contrebasse, écrit pour le contrebassiste solo de notre orchestre Ali Yazdanfar.

Le compositeur, Behzad Ranjbaran, né à Téhéran il y a 62 ans et formé aux États-Unis, fait partie des compositeurs en vogue. Avant Kent Nagano, Yannick Nézet-Séguin avait commandé et créé, avec Jeffrey Khaner, à Philadelphie son Concerto pour flûte que le flûtiste québécois Erik Gratton, flûte solo de l’Orchestre de Nashville, a ensuite joué avec son orchestre sous la direction de Giancarlo Guerrero.

Entre Debussy et Rodrigo

Behzad Ranjbaran a voulu composer son concerto pour contrebasse en s’inspirant d’un poème d’un auteur mystique perse du XIVe siècle. Les titres des mouvements — Grâce et lumière, Monde secret, Union d’essence — sont inspirés par ce poème et teintent l’expression musicale. Ranjbaran fait partie des créateurs consonants et mélodistes. La modernité se niche notamment dans la tension harmonique des interventions orchestrales de la fin du 2e mouvement et du Finale.

Dans l’écriture de Ranjbaran, le soliste a très souvent la main, surtout dans la première moitié de Monde secret, qui se déploie comme une sorte de Concerto d’Aranjuez oriental pour contrebasse. L’univers orchestral du 1er volet, Grâce et lumière, ressemble parfois à un décalque orientalisé d’Iberia de Debussy. Quant au Finale, on y trouve une densité orchestrale post-Nielsen, qui ressemble à Daugherty, mais sans le langage « musique urbaine » du compositeur américain. Chose intéressante : la contrebasse n’est jamais, ici, un instrument aride et sonne comme un violoncelle géant.

Un rapport intéressant

Je n’avais jamais pensé à l’intérêt pourtant évident de commencer un concert comprenant la Symphonie « Titan » par le prélude à l’Acte I de Lohengrin. Le traitement diaphane des violons (quand on peut le percevoir derrière les toux et, même, les éternuements) ouvre la voie au 1er mouvement de la symphonie de Mahler. Il manquait un peu de travail dans les jointures et l’écoute mutuelle, mais j’imagine aussi que ce n’est pas facile pour l’orchestre de donner son plus subtil dans ces circonstances. Ce sera forcément meilleur jeudi.

Kent Nagano revenait à la Titan de Mahler moins de deux ans après la présentation de cette symphonie par Vasily Petrenko. Intéressante juxtaposition. Comme espéré, Kent Nagano colle davantage à la partition que Petrenko, qui surjouait les oppositions de climats dans les mouvements I et IV et enlisait le premier volet dans l’attentisme.

Nagano avance, même si on s’étonne toujours d’entendre à quel point les nuances des bois sont parfois relevées, par exemple au début, comme si nos vedettes Hutchins (flûte) et Baskin (hautbois) n’avaient toujours pas compris qu’à la Maison symphonique on les entend dix fois mieux qu’à la salle Wilfrid-Pelletier…

Dommage aussi, avec l’octobasse, de ne pas avoir profité de nous faire entendre le « la » grave, que Mahler demande « très net » (sehr deutlich) sur les premières mesures, ni rendu palpable le rapprochement des trompettes hors scène entre les indications « très éloigné » et « éloigné ».

Bref : avec Mahler c’est souvent la même chose : sa musique fait une super impression, le public est légitimement debout parce que l’orchestre et le chef se sont défoncés. Mais quand on gratte un peu en observant de près la partition, on trouve bien des éléments qui passent à la trappe et demandent un plus grand approfondissement. En d’autres termes : la Titan de Nagano n’a pas la finition de sa Septième ou de sa Huitième de Mahler.

La Titan de Mahler

Wagner : Lohengrin, prélude à l’acte I. Behzad Ranjbaran : Concerto pour contrebasse. Mahler : Symphonie no 1, « Titan ». Ali Yazdanfar (contrebasse), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mercredi 14 février. Reprise jeudi.