Le voyage interrompu de Ian Bostridge

Le ténor Ian Bostridge
Photo: Sim Canetty-Clarke Le ténor Ian Bostridge

Der Wegweiser, le poteau indicateur, vingtième des vingt-quatre Lieder du Voyage d’hiver de Schubert, aura indiqué la sortie au pauvre ténor Ian Bostridge, dont la mine de zombie livide faisait peine à voir. Visiblement en piteux état de santé, Bostridge est sorti de scène, du mauvais côté, désorienté, et, victime d’un malaise (apparemment bénin, selon les informations obtenues a posteriori par Le Devoir auprès de la direction de la salle Bourgie), a stoppé là son concert. Le pianiste Julius Drake a pris la parole en assurant au public que c’était la première fois en 25 ans de collaboration, et que Ian Bostridge lui avait confié ne pas se sentir bien.

Du côté du public, on avait eu jusqu’alors peine à discerner ce qui tenait de la fragilité de la vie et ce qui relevait d’une mise en scène étudiée, puisque le personnage de voyageur désorienté et hébété, qui se cramponnait parfois au piano, collait à la surinterprétation de Bostridge. C’est après Täuschung (Illusion), le 19e Lied, en voyant le ténor aller vers la bouteille d’eau posée sur le petit banc à droite du piano, puis la laisser de côté et sortir brièvement de scène, que l’on comprenait que quelque chose n’allait pas. Bostridge est revenu pour Der Wegweiser (Lied 20), qu’il s’est résolu à chanter assis avant d’abandonner la bataille, à bout de forces.

Botox musical

Chose fascinante, ce Wegweiser exsangue était à mes yeux le seul vrai « moment » de la soirée. Tout simplement parce qu’un être humain chantant s’y débarrassait de tous les artifices dans le seul espoir de mener le cycle à bon port et de finir la soirée sans tomber dans les pommes. Bostridge a donc chanté Der Wegweiser de manière dépouillée, linéaire et abattue, en un moment unique de véritable sincérité.

Je n’ai perçu ailleurs, avant cela, aucun compromis vocal, expressif ou esthétique par rapport au Voyage d’hiver longuement conceptualisé par Ian Bostridge. Visiblement, cette approche a ses adeptes et son public. Je n’en suis pas du tout.

Musicalement, je compare cela à l’utilisation abusive de collagène, Botox, silicone et autre Photoshop dans l’univers de la « beauté ». Quand plus rien n’est naturel, qu’est-ce qui peut encore être intrinsèquement beau ? Et quand les vins sont les produits d’un élevage plutôt que d’une vigne et d’un terroir, à quoi se rattachent-ils ?

L’art de Bostridge est comme cela : une somme de couches surajoutées à une partition. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une tonne d’intentions qu’elles sont pertinentes. Ce n’est pas parce que le chanteur donne l’air d’interpréter (Der Lindenbaum ou Die Krähe, jusqu’à la nausée — pour nous !) que cette interprétation est défendable. Toutes ces choses qu’il semble avoir vues sont-elles dans l’oeuvre et la partition ?

A contrario, qui ose poser la question du manque cruel de choses capitales ? Tout d’abord quelques valeurs musicales. Dans Auf dem Flusse (Lied 7), si le mot Herz est associé par Schubert à des noires (tenues) et le mot Bach à des croches, ce n’est pas pour que ces valeurs soient égalisées. Cette gestion de certaines valeurs et tenues faisait tiquer dès le lied initial, Gute Nacht.

Ensuite, le ressort expressif. Bostridge exagère les nuances dynamiques parce qu’il minore les mots et notamment les voyelles : les doubles (comme les deux « l » de wollen ou Quelle), les finales, comme le z (prononcé « tz ») de Herz, très mal géré dans Die Post, ou les sonorités naturelles (le « ngt » de springt donne intrinsèquement le rebond et donc la signification du mot).

Au fond, le chanteur gomme tout ce qui le gêne et la plupart des mots entre deux effets de manche (fortissimos pathétiques et pianissimos susurrés). Ces derniers finissent d’ailleurs par devenir incroyablement prévisibles (Der greise Kopf) dans un voyage d’une rare pédanterie qui aura, lundi à Montréal, achevé physiquement son metteur en voix.

Julius Drake, accompagnateur de Bostridge, a eu raison de choisir le piano Érard, très adapté à ce répertoire. On l’a entendu à son meilleur dans les aigus des introductions de Frühlingstraum (Lied 11) et de Die Krähe (Lied 15).

Le voyage d’hiver

Cycle de mélodies de Franz Schubert. Ian Bostridge (ténor), Julius Drake (piano Érard). Salle Bourgie, lundi 12 février 2018.