Une place à prendre pour Ought

Sur son troisième album, «Room Inside the World»æ¢, Ought élabore un manifeste à la gloire de l’authenticité.
Photo: Jenna Ledger Sur son troisième album, «Room Inside the World»æ¢, Ought élabore un manifeste à la gloire de l’authenticité.

Room Inside the World est une suite des deux premiers albums acclamés de Ought, More than Any Other Day et Sun Coming Down. Si la nouvelle collection de chansons, puisant dans un répertoire plus diversifié, présente des signes d’assagissement, la démarche du groupe reste ancrée dans la radicalité. Le Devoir a discuté avec son chanteur, à la veille de la sortie du troisième opus attendu.

Il n’y a qu’un seul soi. C’est bien là une des rares certitudes que l’on puisse avoir. Mieux vaut l’aimer, pas vrai ? C’est ce que semblent avancer les quatre garçons de Ought qui, pour une troisième fois, couchent sur sillons leur poésie incisive avec un titre à teneur très wolfienne. Le quatuor aux membres d’origine américaine et australienne y élabore un manifeste à la gloire de l’authenticité.

« Je dois me souvenir / que mon coeur m’appartient », entend-on en finale de l’extrait These 3 Things, diffusé en novembre comme avant-goût. Les textes de l’album, parfois réflectifs, parfois inquiets, presque toujours lumineux, poursuivent dans la même veine, parlant de dignité et d’intégrité à défendre dans un monde hostile.

De la puissance d’exister

C’est comme si les quatre rockeurs, qui ont travaillé ce coup-ci en symbiose communicationnelle, pondaient un manuel pratique en neuf chapitres (pour autant de chansons) répondant au titre hypothétique « Comment être vrai dans le monde ? ». Une version post-punk du célèbre slogan « Don’t believe the hype », en quelque sorte.

« Il ne faut pas se méprendre », avertit Tim Darcy, chanteur et guitariste qui compose Ought avec ses collègues Tim Keen, Ben Stidworthy et Matt May. « Cet album reste très politique. »

En 2014, à leur présentation au monde avec More than Any Other Day, on avait applaudi à leur aplomb et à leur force vive, à leur attitude punk qui ne tombait jamais dans l’ironie. Lorsqu’un second disque avait suivi, l’année d’après, on avait célébré la constance de leur pugnacité et leur maîtrise de la tension. Cette fois, la nervosité crue laisse place à une émotivité cristalline, une sincérité élévatrice. La catharsis autour de l’acte revendicateur est approchée autrement : par la pleine conscience.

« Une grande part [du disque] s’intéresse à nos manières d’apprendre à naviguer dans la vie, commente Darcy. Mais il s’attache surtout à l’idée de ne pas renier les sentiments qui auraient pu nous animer dans le passé et à trouver une façon — même si ceux-ci ont changé — de les adapter au présent. Comment trouver sa voix unique, d’une certaine façon. »

La palette sonore s’est agrandie, aussi. On fait appel au synthé, au drum machine, au vibraphone. Il y a là-dedans un peu de Kate Bush, de Springsteen, de Brian Eno, en plus des Talking Heads et The Fall, auxquels le groupe était déjà largement comparé. Il y a aussi des solos clins d’oeil à Television. Puis il y a du gospel et du dance.

Écoutez Disgraced in America de Ought

 

 

Maturité ?

Et il y a l’écriture. Le groupe s’affichait contre le patriarcat et parlait de l’absurdité du monde capitaliste. Aujourd’hui, il propose de tourner le regard vers soi. « Cet album reste dans la même ligne de pensée que nos deux précédents. Mais c’est effectivement ce qui s’approche le plus d’un nouveau chapitre pour notre groupe », affirme le chanteur.

Cette évolution est-elle symptomatique du passage à l’âge de raison ? « C’est assurément une réflexion sur la transition vers une autre portion de la vie, où la situation dans laquelle on se trouve peut changer », répond Tim Darcy, qui avait d’ailleurs fait paraître un album solo en 2017. « Et apprendre à vivre avec le choc, après coup… Mais plus largement, il s’agit de penser à comment on peut devenir une force consciente et positive, plutôt que de se lancer dans des actions politiques directes. »

Room Inside the World interroge ainsi indirectement un thème récurrent de la conversation sociétale : l’affirmation identitaire. « Ouais, je crois qu’il y a pas mal de recherche d’introspection par les temps qui courent », répond Darcy en riant.

Ought est l’un de ces groupes qui ne laissent pas les choses au hasard. « On estime très important de véhiculer du sens. Mais on reste tous les quatre vraiment obsédés de musique ! »

Une nouvelle famille

Anciennement membre de la famille de Constellation, Ought est depuis peu chez les Américains de Merge et chez Royal Mountain au Canada. « Les gens nous ont toujours naturellement associés à Constellation, notamment sur le plan politique, et c’est génial parce qu’on a un énorme respect pour ce qu’ils font et ce qu’ils sont. » Mais l’écurie à portée internationale présentait des avantages non négligeables pour le groupe, à commencer par les moyens de leurs ambitions sonores. « Il n’y a pas de situation parfaite, avoue Darcy. Si on travaille de façon purement DIY, il y aura aussi, immanquablement, d’autres types d’enjeux avec lesquels il faudra vivre. »

Room Inside the World

Ought, Royal Mountain/Merge. Sortie le 16 février. En spectacle de lancement le 6 mars au théâtre Fairmount, avec Snail Mail et Common Holly.