Temps dur pour le clip

Tournage d’un vidéoclip d’Alaclair Ensemble. La chanson «Ça que c’tait» a gagné le Félix du vidéoclip de l’année au Gala de l’ADISQ l’an dernier.
Photo: Hugo Roy-Girardin Tournage d’un vidéoclip d’Alaclair Ensemble. La chanson «Ça que c’tait» a gagné le Félix du vidéoclip de l’année au Gala de l’ADISQ l’an dernier.

Depuis le mois d’août dernier, l’industrie du vidéoclip québécoise se retrouve sur la corde raide en raison du tarissement d’un des volets du Fonds Remstar, sa source de financement principale. Sept mois plus tard, le milieu musical est inquiet et espère que le CRTC, dont une décision a causé cet assèchement des subventions, ajustera le tir pour que ne s’essouffle pas un écosystème déjà fragile.

« Si c’était possible avant pour une boîte de production d’avoir une vocation pour le vidéoclip, ce n’est plus possible aujourd’hui. C’est absolument impossible », illustre le producteur et réalisateur Pierre-Alexandre Girard. Il en sait quelque chose, lui qui a cofondé DTO Films il y a un peu plus de quatre ans avec Daniel Abraham.

Les deux trentenaires et leur acolyte Antoine Lortie-Ouellet s’inquiètent de voir le monde du clip s’effriter, eux qui misent aujourd’hui sur la publicité et les webséries pour faire vivre leur entreprise, désormais associée à la maison de production Mile Inn.

« Depuis qu’on a fini les derniers vidéoclips financés par le Fonds Remstar en novembre, on en a fait un seul autre, lance Antoine Lortie-Ouellet. Avant, quand il y avait un dépôt qui s’en venait, les labels venaient souvent nous voir. Là, il n’y a rien qui rentre, il n’y a pratiquement rien sur la table. Et tout ce qui est sur la table est très mince. »

Une décision et ses impacts

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Antoine Lortie-Ouellet, Pierre-Alexandre Girard et Daniel Abraham de DTO Films

En mai dernier, le CRTC a accepté de renouveler la licence des chaînes MusiquePlus et de MusiMax, tout en levant l’obligation des deux propriétés de Groupe V Médias de diffuser des vidéoclips en ondes. Du même coup, le Fonds Remstar a mis fin en août dernier à son volet « Vidéoclips musicaux », qui injectait environ 1 million par année dans leur production.

La décision, précise Céline Legault du CRTC, était en fait la mise en oeuvre de nouvelles orientations de l’organisme fédéral pour les chaînes qualifiées de « services facultatifs », et qui prenaient racine dans la grande consultation Parlons télé, tenue en 2015. En gros, dans un monde numérique déjà décloisonné, le CRTC avait retiré la protection des genres, donnant une plus grande latitude aux chaînes comme Canal D, Zeste, Casa et MusiquePlus.

À l’ADISQ, la directrice générale, Solange Drouin, dit comprendre ce décloisonnement des canaux spécialisés, mais déplore que personne « ne se soit préoccupé de l’impact que ça pouvait avoir, entre autres sur le financement du vidéoclip ».

Pour financer ces petits films musicaux de quelques minutes, les étiquettes de disque peuvent piger dans des fonds de promotion de Musicaction et obtenir de l’aide de la SODEC. « Mais le million du Fonds Remstar, c’était environ 60 % du financement » total destiné au clip, précise la D.G. de l’ADISQ. « On arrivait par la belle créativité de tout le monde à faire de petits miracles, mais là, les miracles sont de plus en plus difficiles à faire. »

Rivaliser avec les autres

Chez Roméo & fils, les chiffres en témoignent. La maison de production travaille beaucoup en publicité et pour la télé et le cinéma, mais le secteur des vidéoclips y est depuis longtemps bouillonnant. La boîte a notamment livré des clips pour Loud, Geoffroy, Pierre Lapointe, Coeur de pirate et Kaytranada.

« Je faisais en moyenne de six à dix clips par mois, et là depuis le début de l’année j’en ai fait deux, illustre France-Aimy Tremblay, productrice exécutive et associée. Je ne pense pas que je vais en faire plus que cinq ou dix cette année. Il n’y a personne qui a d’argent pour payer ses clips. »

Et ce n’est maintenant plus avec les revenus des ventes de disques que l’on peut financer la création des vidéoclips, souligne Steve Jolin, le patron de l’étiquette de disque 7e Ciel, qui mise sur le rap d’ici (Koriass, Alaclair Ensemble, Manu Militari, Dramatik). « Mais les dépenses restent les mêmes, dit-il. Et on veut niveler vers le haut, on veut être capable de rivaliser avec le marché international. On a toujours été reconnu au Québec pour faire de grandes choses avec peu de moyens, mais si on enlève tout ça, je veux dire, qu’est-ce qui va arriver avec notre culture ? »

Diffuser autrement

Pour Steve Jolin, le vidéoclip est encore un moteur de diffusion pertinent, et son possible déclin n’est pas du tout une bonne nouvelle pour les artistes. « Surtout en 2018, où tout est porté sur le numérique et où les gens écoutent la musique avec les yeux, ça prend souvent un clip pour pouvoir faire aimer une chanson. Regarde la chanson de Patrice Michaud [La saison des pluies], si ça n’avait pas été du clip [signé Yan England], je ne crois pas qu’elle aurait eu ce succès-là. »

Chez DTO Films, ce sont aussi les conséquences pour les travailleurs de l’image qui inquiètent. « Il y a des carrières qui se bâtissent avec ça. Tu réussis à démontrer ta créativité » avec le clip, estime Pierre-Alexandre Girard. Daniel Abraham en rajoute : « C’est tellement une belle façon de commencer son parcours qui est en train de disparaître. »

France-Aimy Tremblay souligne que chez Roméo & fils, le vidéoclip n’est pas destiné à être rentable, mais plutôt à développer « le talent de nos réalisateurs. C’est la seule raison pour laquelle on fait du clip, alors c’est dans ce sens qu’on est inquiet pour la suite ».

Il s’est tout de même créé des dizaines de clips au Québec depuis la fin du Fonds Remstar, mais ce sont plus souvent de très petites productions, faites avec 2000 $ ou 3000 $, alors que les vidéoclips subventionnés avaient un budget d’environ 15 000 $. Avec comme impact des concepts plus étroits, où les travailleurs oeuvrent pro bono ou presque.

« Sauf que les services que tu peux demander finissent part s’épuiser, et nous, on s’épuise à les demander, dit Pierre-Alexandre Girard. Le balancier, il ne revient jamais, et tout ce qu’on fait c’est donner tout le temps. »

Toujours pertinent, le clip ?

Presque disparu de la télévision, le vidéoclip a-t-il encore sa raison d’être ? La réponse des joueurs sondés par Le Devoir ? Un gros oui, avec un petit mais.

Steve Jolin, 7e Ciel Records. Le clip c’est super important, la nouvelle génération est sur Internet, sur Facebook, sur les réseaux sociaux, et c’est encore la meilleure place pour découvrir la musique. On est dans un marché de singles, et le vidéoclip vient appuyer les chansons. Souvent, le clip va être le premier déclencheur du buzz. Si on regarde Alaclair Ensemble, leur chanson Ça que c’tait n’a pas décollé en Europe grâce à l’album, c’est des blogueurs français qui ont vu le clip, qui l’ont poussé et c’est devenu viral.

Pierre-Alexandre Girard, DTO Films. Nous, notre carrière de réalisateur a été lancée à cause du vidéoclip. Avec le temps, tu t’acoquines avec des directeurs photo, qui vont se trouver des techniciens, et toutes ces équipes-là grandissent ensemble et se font un portfolio.

Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ. Il y a un lien direct entre ce qu’on voit, ce qu’on entend et ce que l’on consomme. Malheureusement, il y a des gens qui pensent encore aujourd’hui qu’il suffit que ce soit bon pour que ça joue. Il faut plus que ça. Ça prend une machine, de la commercialisation, de la visibilité. Et [avec le clip], c’est ce à quoi on touche, on en a besoin, de cette visibilité-là.

France-Aimy Tremblay, Roméo & fils. Le Fonds Remstar nous imposait des contraintes de production de six mois, ça pouvait nous restreindre sur ce qu’on pouvait faire, on n’avait pas le temps pour faire de postproduction par exemple. Et il fallait absolument tourner le concept qui était déposé. Le clip, c’est important pour la musique, c’est une belle façon de voir l’artiste, mais l’intérêt est aussi différent maintenant, tout est plus vite, tout passe plus vite. Au Québec, je l’ai vue la différence, le nombre de vues baisse.