Leonardo García Alarcón et la fascination du silence

La programmation du «Concerto en ré» de Stravinski est une idée de Laurent Patenaude, le directeur artistique des Violons du Roy. Heureux du choix, et se sentant en connivence avec «l’impulsion presque sauvage, basique» du compositeur russe, le chef argentin entrevoit un «travail énorme».
Photo: Jean-Baptiste Millot La programmation du «Concerto en ré» de Stravinski est une idée de Laurent Patenaude, le directeur artistique des Violons du Roy. Heureux du choix, et se sentant en connivence avec «l’impulsion presque sauvage, basique» du compositeur russe, le chef argentin entrevoit un «travail énorme».

Le poète lumineux de la musique baroque Leonardo García Alarcón nous revient cette semaine. En mai 2016, Les Violons du Roy lui avaient offert son premier concert en Amérique du Nord. Le coup de foudre fut intense et mutuel. La seconde rencontre s’annonce chargée en émotion.

« La musique n’est pas qu’un art de produire des sons. C’est un art pour parler avec les silences. Cette oeuvre, surtout dans ce programme, nous rappelle que tout part du silence et revient au silence. C’est l’une des plus belles pièces du XXe siècle. »

Leonardo García Alarcón parle en ces termes, au Devoir, de l’Adagio de Samuel Barber qu’il a choisi en point d’orgue de son second concert avec Les Violons du Roy. « L’Adagio de Barber est l’équivalent d’une grande passacaille de Bach à l’orgue, c’est-à-dire une pièce qui développe un petit cycle de variations sur un thème obstiné, comme Bach dans la 25e Variation des Goldberg », résume le chef, qui nous invite à considérer, « au-delà de la forme », le fait que Barber, « pour la première fois dans l’histoire de la musique, construit un crescendo uniquement sur les cordes grâce à un travail sur la tessiture des instruments ». Le chef rapproche cela de la technique de composition pour le « consort de violes du XVIIe siècle ».

« Barber n’a rien inventé dans la forme : ce sont des techniques et des harmonies baroques, des septièmes des neuvièmes comme chez Lully ou Charpentier, mais la technique de changer d’une voix à l’autre, de changer de tessiture, est nouvelle. Il y a aussi cette obsession, cette sorte de douleur de ne pas comprendre. »

Sur la signification de l’Adagio, Leonardo García Alarcón considère qu’« avec tout ce qui s’est passé entre les deux guerres, c’est une réflexion philosophique sur jusqu’où l’humain peut tolérer la tragédie. On clôt une époque et on part vers un autre monde. C’est la plus grande catharsis de purification dans une oeuvre musicale du XXe siècle ».

 

Un concert éclectique

« C’est ça que je voulais dire au public, ce que je ressens en Europe quand je vois des gens se noyer en Méditerranée, des gens vendus en esclavage, des gens expulsés. »

Le concert inattendu de Leonardo García Alarcón confrontera Bach, Haendel et des compositeurs du XXe siècle ayant adopté des formes néoclassiques ou néobaroques.

D’Ernest Bloch, compositeur de Genève, la ville où il réside actuellement, Leonardo García Alarcón a connu le 1er Concerto grosso pendant ses années d’études en Argentine. « Presque personne ne joue cette pièce extraordinaire, avec une fugue finale incroyable, au contrepoint de très haut niveau, et une première partie où l’on entend presque tous les rythmes de danse. »

La programmation du Concerto en ré de Stravinski est une idée de Laurent Patenaude, le directeur artistique des Violons du Roy. Heureux du choix, et se sentant en connivence avec « l’impulsion presque sauvage, basique » du compositeur russe, le chef argentin entrevoit un « travail énorme ». « Il y a dans la partition toutes les nuances et toutes les articulations qu’un être humain peut produire. Je ne sais pas si nous arriverons au bout. Stravinski a tout indiqué dans la partition, mais je vais devoir expliquer tout ce qui est sous-entendu. J’espère qu’on va pouvoir faire la version que j’entends à l’intérieur de ma tête. » Le chef ne doute aucunement des musiciens, qu’il adore, mais craint un peu le manque de « temps de maturation ». Juste pour se mettre un peu de pression ?

À propos de retrouvailles musicales, le 2e Concerto brandebourgeois a été programmé juste pour cela. « J’ai eu beaucoup de plaisir avec les instruments à vent lors du concert précédent et, comme il n’y a pas de chanteur dans ce programme, ils vont être les chanteurs. L’équilibre de Bach, l’homogénéité dans la polyphonie va être à travailler, car les instruments modernes sont construits pour avoir des volumes différents. »

Bach et l’Opus 6 no 10 de Haendel vont beaucoup se différencier : « Avec Bach, on est à la cour, avec Haendel, on est dans le drame de l’opéra. »

La technique au service de l’art

Le premier concert de Leonardo García Alarcón fut un miracle pour les auditeurs, mais aussi pour le chef, qui s’était fendu d’un discours sincère et ému en fin de soirée. « J’ai découvert l’union de toute l’Amérique. Je me suis senti chez moi dans mon continent. Je ne savais pas à quel point, si loin de chez moi, au Nord, on pouvait retrouver la fraîcheur, la force de l’innovation de l’Amérique du Sud, retrouver, aussi, tout ce rapport à l’ancien, qui est si différent. »

Et le chef d’extrapoler sur ce rapport : « Dans ma ville, La Plata, nous avons une cathédrale en gothique flamboyant, une ville qui répond aux idéaux de la Renaissance et des constructions baroques, le tout construit en 1880. Nous avons ainsi une relation contemporaine avec l’ancien très différente de ce que l’on ressent en Europe, où le poids du passé est énorme. De la même manière, à La Plata nous avons une relation avec l’art comme quelque chose de très vivant au présent. C’est ce que j’ai ressenti au Québec. »

Les Violons du Roy ont été de ce point de vue nos parfaits ambassadeurs : « Il y a une conscience que le message doit être absolument actuel pour être vivant. Il n’y a pas de relation académique envers la musique, mais beaucoup de maniabilité et de liberté dans le travail. Ainsi, toutes mes idées ont été acceptées avec naturel et virtuosité, alors que je poussais beaucoup pour arriver à une perfection formelle et de style. Jamais l’orchestre n’a fait opposition à cela, alors que c’était très difficile, avec des lignes presque impossibles à tenir pour les vents. Ils se sont laissé conduire parce qu’ils ont des aptitudes techniques extraordinaires. Vous savez, en grec, “technique” et “art” sont synonymes. Avec Les Violons du Roy, j’ai ressenti cela : la technique est au service de l’art. »

La seconde rencontre Argentine-Québec est à ne pas manquer.

Concerts de la semaine

Ian Bostridge. Le ténor anglais vient à Montréal présenter Le voyage d’hiver de Schubert avec son pianiste attitré Julius Drake. Bostridge, qui a interprété ce cycle intitulé Die Winterreise en langue originale plus d’une centaine de fois, en a fait un enregistrement avec Leif Ove Andsnes, et lui a même consacré un livre : Schubert’s Winter Journey : Anatomy of an Obsession. Bostridge, à qui on a souvent reproché de sur-interpréter et de triturer texte et expression, a certainement trouvé dans ce texte cathartique un terrain expressif qui lui sied particulièrement. Lundi 12 février à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Soirée chorale. Le Grand Choeur de McGill organise à l’église St. Andrew St. Paul, jeudi, une soirée chorale dont le programme nous va droit au coeur par sa beauté transcendante et son originalité. L’entrée étant libre, c’est l’occasion de découvrir le génial Rejoice in the Lamb de Benjamin Britten, couplé aux Five Mystical Songs de Ralph Vaughan Williams et au Lux Aeterna de Morten Lauridsen. Jean-Sébastien Vallée dirigera le concert. Jeudi 15 février à 19 h 30, à l’église St. Andrew St. Paul. (Entrée libre)

Leonardo García Alarcón et Les Violons du Roy

Au Palais Montcalm de Québec, le jeudi 15 février à 14 h et à 20 h. À la salle Bourgie de Montréal, le vendredi 16 février à 19 h 30.