Les belles intuitions de Tania Miller

Tania Miller a dû savourer sa soirée à la tête d’une équipe aussi vaillante et dévouée.
Photo: Francois Goupil Tania Miller a dû savourer sa soirée à la tête d’une équipe aussi vaillante et dévouée.

Même si le concert titrait sur la présence de Stéphane Tétreault en soliste, sa principale originalité était la venue de la Saskatchewanaise Tania Miller, directrice musicale de la Victoria Symphony à la tête de l’Orchestre Métropolitain, une heureuse initiative qui préfigure une tendance lourde de l’industrie musicale des deux prochaines décennies.

Le bilan de sa visite est fort positif, surtout quand on pense au triste sire Van Alphen, qui a eu l’honneur de parader devant l’OSM il y a quelques semaines : Tania Miller, elle, a une technique de direction, de la tenue, et de vraies idées musicales et, donc, bien plus de légitimité de se trouver sur cette scène.

Miller s’est cependant montrée un peu téméraire du point de vue du programme, fort lourd. La seule première moitié faisait pratiquement un concert au complet. En fait, un programme avec Méditation et Danse de vengeance de Médée suivie du Concerto pour violoncelle de Barber puis, après la pause, de la 5e symphonie de Nielsen aurait largement fait l’affaire. Mais Tania Miller avait, aussi, bien des choses à dire dans la Septième de Beethoven, ce qui explique le marathon.

Le Concerto pour violoncelle de Barber semble toucher Stéphane Tétreault. Il en exacerbe le lyrisme avec ardeur et un vibrato extrêmement large, notamment dans le 2e mouvement, où il fait pratiquement pleurer son violoncelle. De ce point de vue, Tétreault va beaucoup plus loin que la créatrice Raya Garbousova (1909-1997), qui, par ailleurs, n’était pas forcément une virtuose d’exception, mais dont le style (qui a inspiré Barber) était nettement plus distant et pudique. Cela dit, la vision du violoncelliste québécois peut tout à fait se concevoir à l’appui de la partition.

Un répertoire risqué

Tania Miller a choisi sans doute de se faire plaisir avec deux oeuvres symphoniques transcendantes : la 5e symphonie de Nielsen et la Septième de Beethoven. La visionnaire Cinquième du génie danois est l’une des grandes symphonies de l’après-Grande Guerre (avec la 2e symphonie de Roussel, que l’on n’entend jamais). Elle anticipe de 20 ans la 7e symphonie de Chostakovitch.

On peut y voir l’opposition entre le monde de l’équilibre (la paix) et celui du déséquilibre (le tumulte de la guerre). Cette opposition se fait aussi, à mon avis, dans l’orchestre, à travers les timbres, entre monde consonant et dissonant. À mon sens, tout élément sonore perturbateur doit être joué le plus « sale » possible pour venir en opposition.

Cette hiérarchisation des plans sonores a mis du temps à s’installer, même si elle est patente dans la partition. Toutes les percussions montraient l’exemple. Il y avait aussi de superbes alliages cors-bassons. Mais les vraies couleurs coruscantes aux bois se sont installées plutôt dans le 2e mouvement, à partir du fugato, comme s’il fallait l’entrée en scène des trompettes et trombones pour pousser les autres instruments à en donner davantage. Aussi étonnant que cela puisse paraître pour les auditeurs qui entendaient cette oeuvre pour la première fois, le 1er mouvement peut et devrait être encore plus abrasif et sauvage.

Dans la 7e symphonie de Beethoven, Tania Miller a commencé par subjuguer par la finesse des dosages polyphoniques, la qualité des nuances qui ménageaient des crescendo efficaces et un rebond judicieux sans aucune dureté. Même si le 1er accord n’avait rien à voir avec la pulsation qui suivait (forte, pas assez accentué sur l’attaque et decrescendo timoré), le second mouvement a débuté avec un rebond admirable avant de se perdre un peu avant l’entrée des bois. L’interprétation ne s’est jamais totalement relevée de cette perte d’influx et n’a pas retrouvé le niveau du 1er volet. C’était peut-être aussi l’effet d’un concert trop long (inutile alors de faire toutes les reprises du 3e mouvement), mais tous se sont très bien battus pour jeter leurs ultimes forces dans une bien belle bataille, avec des motifs de très grande satisfaction, notamment des cors exceptionnels, une timbale exemplaire, des contrebasses ardentes, des violoncelles nets, un basson inspiré et j’en passe.

Tania Miller a dû savourer sa soirée à la tête d’une équipe aussi vaillante et dévouée. Elle a fait preuve de beaucoup de force de conviction et de belles idées. On espère qu’elle reviendra.

Stéphane Tétreault : violoncelle et espoir

Nielsen : Symphonie no 5. Barber : Concerto pour violoncelle et orchestre. Beethoven : Symphonie no 7. Stéphane Tétreault (violoncelle), Orchestre Métropolitain, Tania Miller. Maison symphonique de Montréal, jeudi 1er février 2018. Reprise vendredi soir à Pointe-Claire.