La douleur est plus douloureuse en country-folk, même pour First Aid Kit

Les sœurs Klara et Johanna Söderberg ont vécu des histoires qui ont mal tourné. Elles ont même eu besoin de s’éloigner l’une de l’autre avant l'enregistrement de l’album.
Photo: Catharine McNelly Sony Music Les sœurs Klara et Johanna Söderberg ont vécu des histoires qui ont mal tourné. Elles ont même eu besoin de s’éloigner l’une de l’autre avant l'enregistrement de l’album.

La question, fatalement, se pose. Encore. Je dois bien être le trois millième à la poser. C’est même sûrement la deuxième fois que je la pose moi-même : je ne retrouve plus le verbatim de l’entrevue téléphonique de 2012, mais je gagerais une petite liasse. C’était au moment de la parution du deuxième album de First Aid Kit, The Lion’s Roar, qui a révélé à l’Amérique les soeurs Klara et Johanna Söderberg grâce à une chanson d’amour et d’américanité fantasmées : Emmylou. « I’ll be your Emmylou and I’ll be your June / If you’ll be my Gram and my Johnny too… » Six ans et deux albums plus tard (Stay Gold en 2014, et le tout nouveau Ruins), elles vivent encore leurs vies, leurs amours et leurs peines d’amour dans ce paysage musical de leur choix. De la fascination à l’adoption, elles ont en quelque sorte pris pays.

« C’est tellement naturel pour nous, répond Johanna pour la trois millième fois. Nous sommes citoyennes de la planète, nous avons grandi en écoutant du country. C’était en harmonie avec nos harmonies vocales, ça parlait à partir du coeur, et ça nous touchait au coeur. On était ados et on chantait du Dylan et du Leonard Cohen, mais aussi du Townes Van Zandt et les McGarrigle… » Les McGarrigle ? Nos McGarrigle ? Notre Anna, notre regrettée Kate ? « On les aime tellement ! Leur songwriting, leur manière d’harmoniser tellement unique, le fait que ce sont des soeurs comme nous… Leurs disques sont un trésor de l’humanité, mais le monde ne le sait pas assez. » Il arrive à First Aid Kit de reprendre Complainte pour Sainte-Catherine. « Oui ! On ne peut pas s’en empêcher. Est-ce qu’on la fait bien ? » Toute l’admiration du monde est dans cette question candide. Allez voir sur YouTube : c’est très fidèle.

La musique country, la chanson folk, pour nous, c’est la façon la plus directe d’exprimer ce qu’on ressent. Il n’y a pas de filtre. Et c’est parfait pour nos deux voix.

 

Le salut par les ruines

Elles refont aussi, à l’occasion, du R.E.M., du Simon and Garfunkel (l’emblématique America, version offerte sur vinyle) : « La musique country, la chanson folk, pour nous, c’est la façon la plus directe d’exprimer ce qu’on ressent. Il n’y a pas de filtre. Et c’est parfait pour nos deux voix. Même à un continent de distance, on se sent comme des immigrantes dans les Appalaches… » Le nouvel album, qui ne s’intitule pas Ruins pour rien, est d’abord l’histoire d’une rupture, et de ce qu’on vit après la rupture. « Ça aussi, c’est pas mal universel, commente Johanna. Il se trouve que c’est arrivé à Klara et qu’on a voulu évoquer les différents états par lesquels elle est passée. En fait, nous avons eu toutes les deux des histoires qui ont mal tourné. Et il y a eu aussi une période où nous-mêmes avons eu besoin de nous éloigner l’une de l’autre. On a voulu parler de tout ça, de l’absence, de la perte, du désir, de la solitude. Les sujets de base du country ! Tout en essayant de créer de la beauté. »

Ce n’est jamais plus vrai que dans Fireworks, sans doute la mélodie la plus poignante de l’album. Celle de l’autoflagellation. De l’échec retourné vers soi : « Why do I do this to myself every time ?/I know the way it ends before it’s even begun ». Johanna précise : « Jusqu’à ce disque, nous avions surtout fait du storytelling un peu fictif, ça se passait très loin de nos vies, mais ce coup-ci, vraiment par nécessité, il fallait qu’on raconte ce qui nous arrivait. On avait besoin de prendre soin l’une de l’autre. C’est vraiment un album cathartique. »

Mais pas plombant. La plutôt pimpante et honky-tonk Postcard, pas du tout sur le mode dramatique, est le type même de la chanson country qui se la joue positive, mais dont personne n’est dupe : c’est voulu comme ça. « Honey, now that I’ve found my way / And I miss you more than I can say / Won’t you promise to / Say a prayer for me […] Send me a postcard to where you’re going ». On ne compte plus les ballades country où l’amoureux éconduit (ou l’amoureuse éconduite) souhaite bonne chance au « nouveau couple », sanglotant entre les lignes. « C’est un sentiment humain de base, vouloir garder la tête haute, tout en s’effondrant à l’intérieur, et ça peut être chanté dans un refrain qu’on reprend en choeur. Le country autorise toutes les manières de vivre la douleur. »

« Ça fait mal et en même temps, c’est réconfortant. Quand on chante ça, on se sent mieux, et c’est vrai où que l’on chante dans le monde. Le country-folk, ce n’est pas seulement un genre musical, c’est une volonté de transparence du coeur, et ça, on en a besoin partout. La tristesse n’est pas la dépression. Nous écoutons des chansons tristes tout le temps, elles existent pour qu’on soit moins seuls. »

Voix angéliques sur terrain accidenté

Procurer des soins de première ligne, c’est après tout la mission du tandem depuis le premier album de 2010, par leur nom même. Ce qui a changé, c’est que la mise en scène de la salle de triage est plus réaliste. « Notre son est moins poli. Les harmonies sont encore douces, c’est nos voix, mais la musique autour est plus rude : on ne voulait pas survoler les choses, mais passer à travers. »

Leurs alliés ont su y faire : Peter Buck, de R.E.M., et Glen Kotche, le batteur de Wilco, des pointures de l’americana. L’enregistrement a eu lieu dans les environs de Portland, en Oregon, à peu près à la même date l’an dernier, en plein blizzard. « Disons que ça n’a pas été créé dans le confort. Plutôt en état de résistance… » Cela s’entend. « C’est bien quand les événements de la vie te poussent à réagir. » Cela s’entendra en spectacle, promet-elle. La dernière fois, c’était en 2015 à Osheaga. Ce coup-ci, c’est au MTelus. « Je joue de la basse désormais, on forme un orchestre qui ne joue pas tendrement. Et Klara et moi, on se retient pas mal moins. On se permet même une version de Crazy On You, la chanson de Heart. » C’est ça aussi qui est bien avec le country-folk. Ça peut mener au rock.

 

En spectacle le 6 février au MTelus, à 20 h.

Ruins

First Aid Kit, Columbia/Sony

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 janvier 2018 13 h 32

    M. Sylvain Cormier


    J'aurais apprécié que vous demandiez aux deux soeurs s'il leur arrivait de chanter en suédois.

    L'anglais semble aller de soi pour vous.