Cassard raconte Debussy, ce révolutionnaire spongieux

Philippe Cassard nous rappelle que Debussy fut un autodidacte, qu’il s’est nourri de toutes les rencontres de ses années de jeunesse et que ses influences sont largement interdisciplinaires.
Photo: Jean-Baptiste Millot Philippe Cassard nous rappelle que Debussy fut un autodidacte, qu’il s’est nourri de toutes les rencontres de ses années de jeunesse et que ses influences sont largement interdisciplinaires.


Vedette du piano et des médias en France, vulgarisateur hors pair, Philippe Cassard, 55 ans, donne son premier récital au Québec, mercredi à Montréal et dimanche à Québec. Son sujet : Claude Debussy, ses influences et ses recherches.

« Je ne révolutionne rien. Je ne démolis rien. Je vais tranquillement mon chemin sans faire la moindre propagande pour mes idées […]. Il n’y a pas d’école Debussy, je n’ai pas de disciples, je suis moi. » Cette phrase du compositeur, Philippe Cassard a choisi de la mettre en exergue de son livre sur Debussy qui paraîtra dans quelques semaines chez Actes Sud. Et c’est le chemin parcouru par Debussy qu’il a accepté de débroussailler pour les lecteurs du Devoir.


Debussy a « fait la révolution, mais une révolution sans un tir de canon », aux yeux de Philippe Cassard. L’oeuvre qui marque le grand tournant, l’opéra Pelléas et Mélisande, créé en 1902, nous plonge dans le XXe siècle. « Pelléas est à la fois une catharsis et un catalyseur de vingt ans de recherches et de questionnements » pour Philippe Cassard, qui ne cache pas sa fascination pour « cette période 1876-1900 où Debussy se construit, se cherche et où il est une éponge comme peu de compositeurs l’ont été ».

Philippe Cassard nous rappelle que Debussy fut un autodidacte : « Il n’est jamais allé à l’école. C’est sa mère qui lui a appris à écrire, et cela se voit jusqu’à la fin de sa vie, à travers une orthographe hasardeuse et rigolote. »

Debussy se nourrit ainsi de toutes les rencontres de ses années de jeunesse, ses années étudiantes, au Conservatoire, à la Villa Médicis, mais aussi « auprès de ses protecteurs, comme M. Vasnier, dont il troussait allègrement la femme, les Lerolle, et toutes ces personnes l’ont construit et nourri par des incitations à la lecture, des visites d’expositions, de contact avec la poésie ».

Et Philippe Cassard d’énumérer les rencontres qui s’enchaînent : « Pierre Louÿs, qui lui fait lire Edgar Allan Poe traduit par Baudelaire et l’introduit aux mardis de Mallarmé ; Mallarmé qui lui a fait rencontrer Redon ; Mme Von Meck qui l’emmène trois fois dans ses voyages en tant que précepteur de ses gamins, mais où elle lui fait déchiffrer du Tchaïkovski matin, midi et soir et l’emmène écouter du Rimski-Korsakov et du Borodine. »

Les influences sont largement interdisciplinaires : « Debussy accède au monde de Chopin et des pianistes chopiniens grâce à Antoinette Mauté, sa professeure de piano, belle-mère de Verlaine. Celle-ci lui fait connaître Verlaine bien avant que Fauré n’ait le choc verlainien ! » Verlaine initie Debussy à la peinture de Watteau, ce à quoi s’ajoute Wagner lors des deux voyages à Bayreuth et, comme le rappelle le pianiste, « la connaissance, grâce à Ernest Guiraud et à Auguste Bazille au Conservatoire, de la musique de la Renaissance : Lassus, Palestrina puis de Monteverdi ». Cette absorption tous azimuts, qui captive Cassard par son « empirisme » débridé, est, comme le dit le pianiste, « dégorgée » dans Pelléas.

Un parcours prémédité

Le récital de Philippe Cassard sera marqué par cet esprit de découverte. « J’ai voulu montrer de manière pointilliste des petites choses importantes et oubliées. On oublie ainsi que si Chopin est celui, parmi les romantiques, qui a le plus marqué Debussy, Liszt a été déterminant parce que Debussy a rencontré, entendu et joué pour Liszt à la Villa Médicis. »

« Liszt m’a appris à respirer par la pédale », disait Debussy en 1915, près de 30 ans après leur rencontre. « Dans mon livre, je m’interroge là-dessus. Pendant longtemps, je me suis dit que Liszt mettait peu de pédale. Après avoir appris Au bord d’une source, je me suis dit qu’il devait en mettre énormément, mais de manière si extraordinaire, liée à son toucher et à son écoute, qu’on avait l’impression qu’il n’en usait pas. »

La présence de Grieg s’explique par l’attrait de Debussy pour ce que Philippe Cassard appelle « les mélodies un peu naïves ». Il relève que le Notturno de Grieg renferme des sonorités très debussystes. La Suite Bergamasque est « traversée par le plus grand nombre de fantômes ». Cassard y croise « Bizet, Massenet, des marches harmoniques wagnériennes, Chabrier, Grieg, Chopin (Clair de lune) et Verlaine (Passepied) ».

 

Écoutez Philippe Cassard jouer le Clair de lune de Chopin


Après Rameau, le « parfait équilibre de la musique française aux yeux de Debussy », la Berceuse de Chopin apparaît au pianiste comme une clé de voûte. « On imagine Debussy la jouer en s’hypnotisant lui-même par les résonances du piano. La Berceuse, c’est la fascination pour la vibration, le halo des sonorités qui n’existaient pas avant Chopin. C’est l’oeuvre la plus fascinante par rapport à ce que Debussy a pu ensuite en tirer : le cantabile, la vibration, la pédale, la sensualité de l’approche sur le clavier, le côté glissé qu’il va reprendre et amplifier. »
 

Pour la seconde partie, consacrée aux portes que Debussy ouvre, Philippe Cassard a commandé un Prélude au compositeur et jazzman Baptiste Trotignon, choisi pour « son sens du rythme et son contact très sensuel avec le piano », avant de se mesurer au Prélude à l’après-midi d’un faune, complexifiant une transcription existante de Leonard Borwick : « J’ai ajouté pas mal de choses. La pièce est plus difficile, mais plus voluptueuse »…

La partie centrale de Pétrouchka, Chez Pétrouchka, fait le saut vers Stravinski. « Même s’il l’a regardé avec méfiance, Debussy a tellement admiré Stravinski qu’il a mis dans certains Préludes et dans Blanc et noir des éléments, voire des citations, du Sacre. Dans Les tierces alternées, que je jouerai, il y a une citation textuelle d’un motif binaire du Sacre du printemps. »

À ce moment-là du parcours de Debussy, on ne saurait parler d’impressionnisme : « On est dans Braque et Picasso, l’angle aigu, le vertical, avec une écriture d’accords qui sollicitent le rebond. Ce ne sont pas les accords massifs de La cathédrale engloutie, mais des accords coupants qui propulsent le discours vers l’avant. Ça, c’est nouveau chez Debussy et cela vient de Pétrouchka et du Sacre. »

Démonstration sonore, mercredi à la salle Bourgie à Montréal et dimanche au Grand Théâtre de Québec.

Cassard chez soi

Chez La Dolce Volta. Fauré : Ballade et Fantaisie pour piano et orchestre, 3 Nocturnes. LDV 32. ★★★★

Chez Sony Classical (import). Mendelssohn : Romances sans paroles (sélection). Sony 889854222727. ★★★★

À paraître
Claude Debussy, Philippe Cassard, Éditions Actes Sud, Paris, 2018, 160 pages.

En concert cette semaine

De Graupner à Mozart. On ne le cachera pas : c’est une soirée à haut risque que propose l’ensemble Les Idées heureuses. Le concert est consacré au cor naturel, instrument périlleux entre tous, à travers des oeuvres avec deux cors, timbales et cordes. Deux cornistes québécois, Pierre-Antoine Tremblay et Louis-Pierre Bergeron, auront sur leurs épaules le poids de la réussite du projet. Mardi 30 janvier à 19 h 30, à la salle Bourgie.

La folle symphonie. Le grand Danois Carl Nielsen est à l’honneur à l’Orchestre Métropolitain, qui programme sa 5e Symphonie (avant l’OSM, qui affiche la Troisième le 24 avril). Personne ne sort indemne d’un concert de la Cinquième de Nielsen (1922), oeuvre conflictuelle en deux mouvements d’une tension phénoménale. Tania Miller, directrice musicale de l’Orchestre de Victoria, officiera pour déchaîner les éléments et accompagnera Stéphane Tétreault dans le Concerto pour violoncelle de Barber. Jeudi 1er février à 19 h 30, à la Maison symphonique de Montréal. Aussi : le 31 janvier à 19 h 30 au théâtre Desjardins de LaSalle et le 2 février à 20 h à Pointe-Claire.

Debussy, inspirations et influences

Concert de Philippe Cassard. À Montréal, à la salle Bourgie, mercredi 31 janvier à 19 h 30. Au Grand Théâtre de Québec, dimanche 4 février à 15 h.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 janvier 2018 18 h 33

    Superbe interview

    Bravo !