L’éléphant dans la pièce

Le pianiste Kristian Bezuidenhout
Photo: Marco Borggreve Le pianiste Kristian Bezuidenhout

La preuve est faite désormais par a + b (+ c + d + e + f et toutes les lettres de l’alphabet) : Les Violons du Roy et leurs quinze instruments à cordes ont un problème de balance en concerto avec un piano moderne. Par ailleurs, la salle Bourgie pose un problème acoustique la rendant quasiment impropre à la présentation de concertos pour piano, l’instrument soliste sonnant énorme, comme amplifié, par rapport à l’orchestre.

Qui plus est, la balance est impossible. La perception de l’équilibre étant différente au parterre et à la corbeille, les musiciens ne savent pas trop pour qui ils doivent oeuvrer. Pour me rendre compte par moi-même du phénomène et après une expérience, à l’étage, frisant le ridicule dans le 14e Concerto, je suis allé au parterre pour le 18e. Effectivement, au parterre, comme le mur arrière donne plus de présence aux vents, l’orchestre a plus de corps et fait illusion, mais on entend aussi davantage la mécanique de ce piano pâteux, rétif et sans âme, dont Steinway doit décidément être content de s’être débarrassé…

L’instrument idéal

Le mauvais gag dans la situation de vendredi soir est que nous avions sous la main l’un des plus grands fortepianistes de la planète et que l’instrument idéal qui s’imposait d’évidence pour faire équilibre avec Les Violons du Roy dans Mozart était un pianoforte. Au piano moderne, notamment à la corbeille, l’effet sonore était aussi incongru que de voir un quidam débouler avec un casque de poil et des mitaines à un défilé de lingerie !

La finesse musicale de Kristian Bezuidenhout et Jonathan Cohen n’est pas en cause. Ni l’un ni l’autre n’ont joué trop fort. L’un et l’autre ont été subtils, au point que le mouvement lent du 14e Concerto passait presque la rampe. On peut tenter de trouver toutes les qualités ou excuses possibles et imaginables : c’est le concept qui ne va pas. Je ne peux préjuger de ce qui se passe au Palais Montcalm à Québec, mais à Montréal, le problème est inextricable pour Les Violons du Roy, tant à Bourgie qu’à la Maison symphonique (sauf à y engager nombre de surnuméraires) et devrait avoir des incidences sur les programmations à venir.

Un fringuant Danois

La partie symphonique était plus concluante (d’ailleurs, Bezuidenhout, qui a enregistré les concertos sans chef, n’avait certainement pas besoin de chef). Jonathan Cohen laboure le champ haydnien bien cultivé par Bernard Labadie. Il préserve tout l’esprit de la 80e Symphonie, ménage bien les points de suspension et ose toute l’énergie du Finale.

La 1re Symphonie en sol mineur de Christoph Ernst Friedrich Weyse (1774-1842) était une découverte pour beaucoup. Ce Danois a beau être un contemporain de Beethoven, ses sept symphonies ont toutes été composées entre 1795 et 1799, soit avant la 1re de Beethoven. Je ne pense pas que la Société harmonique de Copenhague (pour laquelle Weyse composait) ait eu un orchestre de dimensions si réduites et j’associe à cette oeuvre un son un peu plus cossu, quelque part entre les enregistrements Schonwandt et Mortensen, aucun n’égalant toutefois l’énergie de Jonathan Cohen.

Le chef anglais tire Weyse vers le Sturm und Drang de Haydn, alors que Mortensen y voit presque une préfiguration de Schubert. Peut-être un biographe nous dira un jour si Weyse à Copenhague était entré en contact avec l’oeuvre de Joseph Martin Kraus, ce contemporain de Mozart, actif à Stockholm. Si cette passerelle était avérée, Kraus serait la source d’inspiration principale de Weyse. Pour ma part, intuitivement, j’en ai l’impression.

Amadeus et le piano

Mozart : Concertos pour piano no 14, K. 449 et 18, K. 456. Haydn : Symphonie no 80. Weyse : Symphonie no 1. Kristian Bezuidenhout (pianoforte), Les Violons du Roy, Jonathan Cohen. Salle Bourgie, vendredi 19 janvier 2017

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