Quand un groupe cesse-t-il d’en être un?

«Quand Peter Gabriel a quitté Genesis [remplacé par Phil Collins (notre photo)], plusieurs ont pensé que ce groupe-là ne survivrait pas. Pourtant, c’est faux. Ils ont tellement eu plus de succès après son départ», souligne Laurent Saulnier.
Photo: Frederick M. Brown / Getty Images / Agence France-Presse «Quand Peter Gabriel a quitté Genesis [remplacé par Phil Collins (notre photo)], plusieurs ont pensé que ce groupe-là ne survivrait pas. Pourtant, c’est faux. Ils ont tellement eu plus de succès après son départ», souligne Laurent Saulnier.

Grâce à des tubes comme Somebody Told Me ou Mr. Brightside, quatre jolies gueules répondant au nom The Killers devenaient en 2004 les porte-étendard d’un retour sur les ondes FM de sonorités new wave reléguées depuis les années 1990 aux oubliettes de la ringardise. Près de 15 ans plus tard, malgré des albums rarement plus qu’acceptables, le groupe parvient encore à s’offrir des enceintes comme la Place Bell, aréna lavallois flambant neuf sur la scène duquel le chanteur Brandon Flowers et le batteur Ronnie Vannucci Jr. montent ce samedi soir.

Mais sans le guitariste Dave Keuning ni le bassiste Mark Stoermer. Bien qu’en demeurant membres de la formation, les deux musiciens choisissaient il y a quelques mois de se faire porter pâle le temps de cette tournée, afin de se consacrer à leur famille et à leurs études. Mais y a-t-il ici matière à exiger un remboursement ? Pas exactement, dans la mesure où Brandon Flowers a de tout temps incarné le coeur et l’âme des Tueurs.

Cette absence essentiellement anecdotique porte néanmoins en son creux une question ayant de tout temps turlupiné les mélomanes affectionnant la métaphysique : à quel moment un groupe cesse-t-il d’en être un ?

Photo: Francofolies de Montréal Coldplay

Laurent Saulnier est ce genre de mélomane. Il soumet à notre attention deux cas de figure. « Quand Peter Gabriel a quitté Genesis, plusieurs ont pensé que ce groupe-là ne survivrait pas. Pourtant, c’est faux. Ils ont tellement eu plus de succès après son départ. Mais pour les vieux fans, un coup que Peter Gabriel est parti, ce n’était plus le même band. C’était pourtant lesmêmes musiciens », souligne au sujet des légendes du prog anglais l’ancien journaliste rock, aujourd’hui vice-président à la programmation et la production chez Spectra.

« Mon deuxième exemple est fictif : si un jour Chris Martin décide de mettre dehors les trois autres clowns et de garder le nom Coldplay, est-ce que quelqu’un va vraiment se demander si c’est encore Coldplay ? »

La Bottine-tine-tine sans Yves Lambert-bert-bert

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Yves Lambert

D’autres cas moins clairs invitent à des débats plus musclés. L’été dernier, le Festival international de jazz de Montréal recevait les Four Tops, quatuor vocal ayant jeté les fondations du son Motown. Formé de 1953 à 1997 des quatre mêmes messieurs, le groupe est décimé par la faucheuse à partir de 1997. Seul le ténor Abdul « Duke » Fakir survit aujourd’hui à ses collègues (dans certains cas remplacés par leurs fils).

« Avec les Four Tops, on est dans une situation tellement à l’inverse de celle de Genesis, suggère Laurent Saulnier. Le public se fiche un peu de qui est dans les Four Tops. Ce qu’on veut entendre, c’est les hits. Peut-être que, dans 50 ans, il va toujours y avoir encore un groupe qui va s’appeler les Four Tops. C’est le répertoire qui compte. »

C’est le répertoire qui compte. Voilà ce que plaide aussi Jocelyn Lapointe, trompettiste au sein de La Bottine souriante depuis 1995. En 2002, quand Yves Lambert quitte la formation devenue synonyme de musique trad au Québec, plusieurs fans pensent que le groupe a sifflé son ultime verre de bière (avec la cuisinière). Le vénérable barbu était alors le dernier musicien à avoir été de toutes ses mutations.

« Il y a toujours eu des départs dans La Bottine, rappelle Lapointe. Et puis, quand Yves Lambert est parti, il y avait des musiciens qui étaient là depuis 12 ou 15 ans. Pour nous, La Bottine, c’est un esprit, c’est un catalogue. Ce n’est pas une personne. »

Un nouvel album d’Offenbach en mars ? Han ?

Photo: Francofolies de Montréal Gerry Boulet

Contre toute attente, la voix mystifiante de Martin Deschamps insuffle en 1997 une étonnante forme de légitimité au retour sur scène d’Offenbach, qui connaîtra ensuite différentes incarnations, menées par le guitariste John McGale, avec le concours du légendaire fondateur Johnny Gravel, et de Breen LeBoeuf.

Malgré le départ de LeBoeuf en 2008, puis celui de Gravel en 2014, McGale annonçait récemment la parution d’un nouvel album d’Offenbach en mars. Ghislain Robidas, qui tenait jadis le rôle de Gerry Boulet dans un groupe hommage à Offenbach, posera sa voix sur une série de chansons inédites, les premières depuis Rockorama (1985).

« Ça me dévaste, ça m’atterre. Le mot Offenbach est devenu un contenant vide, parce que son contenu est ailleurs », déplore l’inénarrable Pierre Harel, membre fondateur d’Offenbach, qui en claquait la porte en 1974.

Si un jour Chris Martin décide de mettre dehors les trois autres clowns et de garder le nom Coldplay, est-ce que quelqu’un va vraiment se demander si c’est encore Coldplay ?

Sous le nom « SOS R’N’R Hommage aux Musiciens et Paroliers ayant transité chez Offenbach », d’abord un groupe Facebook, Harel présente depuis 2016 des spectacles occasionnels en compagnie d’anciens Offenbach, dont Martin Deschamps, Johnny Gravel, Breen LeBoeuf et Pat Martel. « Nous, on joue les chansons qu’on a écrites et composées, mais on ne veut pas du nom Offenbach. McGale, de son côté, est le seul qui est passé par Offenbach dans son groupe. Tu ne trouves pas que ça ressemble pas mal à un groupe hommage, son affaire ? »

Les tournées réunion qui n’en sont pas vraiment

En novembre dernier, la formation grunge américaine Stone Temple Pilots annonçait qu’elle allait de l’avant, peu importe l’overdose de son chanteur original Scott Weiland et le suicide de son successeur, Chester Bennington. La Chicane amorçait cet été une tournée réunion, sans plusieurs des importants membres de la période Calvaire. Guns N’ Roses rameutait des dizaines de milliers de pouilleux dans la jungle de l’île Notre-Dame en août, lors de l’arrêt montréalais de sa triomphale tournée réunion, ne réunissant que trois de ses membres originaux (sur cinq). Légitime gestion de patrimoine, révisionnisme historique ou apparences trompeuses ?

« Le problème qu’on a actuellement, c’est qu’il y a beaucoup trop de gens qui vivent dans la nostalgie. C’est ce qui fait que certains groupes réussissent à persister alors qu’ils ne sont plus intéressants depuis très longtemps », commente Laurent Saulnier au sujet de cette déferlante de formations proclamant leur retour sans trop s’embarrasser des détails. « J’aimerais ben ça qu’à un moment donné, les gens soient aussi curieux de ce qui s’en vient demain que de ce qui s’est passé hier. »