L’essentiel est inaudible à l’oreille

Au spectacle que donnait Samuele, le 8 novembre dernier, au Coup de cœur francophone, Annick Morrisson et Marie-France Sabourin ont traduit en langue des signes québécoise les chansons de colère et d’espoir du premier album de l’auteure-compositrice, «Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent».
Photo: Emmanuel Lavigne Valmedia Au spectacle que donnait Samuele, le 8 novembre dernier, au Coup de cœur francophone, Annick Morrisson et Marie-France Sabourin ont traduit en langue des signes québécoise les chansons de colère et d’espoir du premier album de l’auteure-compositrice, «Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent».

Les mots sourds et mélomanes pourraient ne plus être mutuellement exclusifs. Portrait des initiatives — encore peu nombreuses — permettant aux personnes sourdes de vivre la grisante expérience d’un spectacle musical.

Quand je vais voir Céline Dion en spectacle, je m’informe de la programmation à l’avance, j’imprime les paroles et je me “pratique” en écoutant les chansons, tout en espérant être capable d’apprécier l’ensemble de sa prestation », confie Yannick Gareau, 32 ans, qui, jusque-là, ressemble à n’importe quel admirateur obsessif de l’icône nationale.

C’est cependant moins par passion dévorante que par obligation que le mélomane fouille le Web afin de connaître le contenu du spectacle auquel il s’apprête à assister. Bien qu’il s’exprime oralement et parvienne à entendre partiellement de la musique grâce à des appareils, ce jeune père de famille de Gatineau ne capterait rien des textes de son idole s’il ne consacrait pas en amont d’un concert un temps précieux de mémorisation et d’auscultation de ses refrains, son seul recours en l’absence d’interprètes. En résumé : Yannick est Sourd (avec un s majuscule, qui désigne la culture sourde dont il se revendique).

À mes yeux, l’argument de l’argent n’est pas complètement valide. Il y a le quart de la salle qui n’aurait pas été là à la Sala Rossa si le spectacle n’avait pas été présenté en LSQ. Je pense que c’est surtout qu’on n’est pas habitués d’inclure les gens.

Cet enthousiaste consommateur de culture aurait sans doute aimé assister au spectacle que donnait Samuele, le 8 novembre dernier, au Coup de coeur francophone, lors duquel Annick Morrisson et Marie-France Sabourin auront traduit en LSQ (langue des signes québécoise) les chansons de colère et d’espoir du premier album de l’auteure-compositrice, Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent. « Est-ce que je parle trop vite pour toi ? » demandera à quelques prises l’artiste à ses collègues d’un soir pendant ses interventions au débit souvent emporté. Les textes à haute teneur poétique de la musicienne avaient pour leur part longuement été décortiqués par le duo d’interprètes des semaines avant la représentation.

« L’accessibilité, c’est une réflexion importante pour moi. Une personne sourde est venue me voir après un spectacle pour me dire : “J’aime ce que tu fais, mais je ne comprends rien aux paroles et je ne peux pas lire sur tes lèvres, parce que t’es trop loin” », explique celle qui mettait en ligne en septembre le vidéoclip de la chanson La révolte, lui aussi « signé » en LSQ.

Visionnez le vidéoclip signé de La révolte par Samuele

 

 


Mais pourquoi une personne sourde voudrait-elle assister à un spectacle de musique ? C’est qu’au-delà des sons eux-mêmes, un spectacle présente plusieurs autres stimuli, ainsi qu’une occasion sociale sans pareil. « Dans mon cas, j’entends certains sons, mais j’aime aussi la vibration, les costumes, l’éclairage, souligne Yannick Gareau. Je rêve, je voyage grâce aux mouvements, aux expressions faciales. Je capte les émotions. » Une expérience que la compréhension du discours que tient un artiste, par l’intermédiaire d’interprètes, ne peut évidemment qu’améliorer.

Le Kanye West sourd

Photo: Facebook Method Man, de Wu-Tang Clan, serre la main de l’interprète Holly Maniatty lors de son passage à Bonnaroo, en 2013.

Si l’initiative de Samuele compte au Québec parmi les rares exemples de spectacles musicaux accessibles à un public sourd, le monde anglo-saxon a multiplié au cours des dernières années les cas de figure étonnants. Une vidéo de l’interprète Holly Maniatty traduisant fougueusement en ASL (American Sign Language) le classique Bring da Ruckus du Wu-Tang Clan au Festival Bonnaroo faisait, par exemple, le tour des réseaux sociaux en 2013.

La jeune sensation du rap américain Chance the Rapper invitait quant à lui l’interprète Matt Maxey, 29 ans, à l’accompagner sur la route lors de sa plus récente tournée. Avec son entreprise baptisée DEAFinitely Dope, cet exégète de la culture hip-hop, que certains surnomment « le Kanye West sourd », est aujourd’hui largement considéré comme la référence en matière de traduction en ASL de morceaux de rap.

Au Québec, Spectacle Interface monte sur les planches depuis 2008 afin de dérider un public sourd grâce aux blagues, réinventées en LSQ, de populaires humoristes comme Michel Barrette, Philippe Laprise ou Maxim Martin. Une représentation du spectacle Les Morissette (de Véronique Cloutier et Louis Morissette) affichait complet le 2 décembre dernier au Théâtre Hector-Charland de L’Assomption, comptant 664 places.

Compte tenu de l’absence de programme de soutien spécifique à la traduction de spectacles en LSQ (500 heures de travail, en moyenne), l’entreprise cofondée par un fils entendant de parents sourds, Martin Asselin, produit elle-même ses spectacles, ce qui oriente forcément ses choix théâtraux et humoristiques.

« La communauté sourde est à l’image du reste de la société, et on peut penser qu’il y aurait un public qui aimerait assister à des pièces de théâtre plus pointues, note-t-il. Mais personnellement, je ne peux pas me lancer là-dedans en sachant pertinemment que je vais perdre de l’argent. » Selon la plus récente enquête (2012) de l’Office des personnes handicapées, 116 210 Québécois vivent avec une incapacité auditive.

Visionnez un duel de rap en ASL avec Holly Maniatty et Wiz Kalifa

 

 

 

 

L’inclusion, c’est gossant ?

La question des coûts demeure bien sûr indissociable de celle de l’accès à des services d’interprétariat. Alors que la Politique d’accès aux documents et aux services offerts au public pour les personnes handicapées contraint depuis 2008 tous les ministères et organismes publics québécois à « mettre en place au sein de l’administration toutes les conditions qui permettront aux personnes handicapées d’avoir accès, en toute égalité, aux services et aux documents offerts au public », rien de tel n’oblige les diffuseurs culturels ou les salles de spectacles de la province à fournir les mêmes services. La ministre de la Culture et des Communications du Québec, Marie Montpetit, n’était pas disponible pour répondre à nos questions sur le sujet.

« À mes yeux, l’argument de l’argent n’est pas complètement valide. Il y a le quart de la salle qui n’aurait pas été là à la Sala Rossa si le spectacle n’avait pas été présenté en LSQ, fait valoir Samuele. Je pense que c’est surtout qu’on n’est pas habitués d’inclure les gens. On est entraînés à trouver ça gossant, des gens qui ont des besoins différents. »

« On entend souvent : “Ça coûte cher des interprètes !” regrette Martin Asselin. Ben oui, ça coûte cher, mais ça coûte cher aussi de descendre des bordures de trottoir pour les personnes à mobilité réduite, ça coûte cher, la vidéo description pour les personnes aveugles. Mais il faut aussi se rappeler que nos choix collectifs définissent le genre de société que nous sommes. »