L’opéra en conserve ne fait plus recette

«Lohengrin», un opéra de Wagner dans une belle production érudite et formidablement chantée: on ouvre grand les yeux et les oreilles.
Photo: Daniel Koch «Lohengrin», un opéra de Wagner dans une belle production érudite et formidablement chantée: on ouvre grand les yeux et les oreilles.

Le DVD n’est plus le canal privilégié de la diffusion de l’opéra à domicile, mais c’est à se demander ce qui le remplace vraiment.

Selon l’Institut national de la statistique du Québec, les ventes de vidéogrammes ont chuté de près de 50 % entre 2012 et 2016, passant de plus de 10 millions à moins de 6 millions. Les chiffres spécifiques de la musique classique, concerts, ballets et opéras, sont hélas noyés dans les catégories « autres » ou « inconnus » des tableaux, mais, de l’avis même des distributeurs, ils sont si mauvais que l’échantillon d’un produit onéreux à potentiel de vente embryonnaire est une denrée désormais rare.

Aussi il est devenu impossible de fournir un bilan sensé des « DVD de l’année », puisque la vision globale et équilibrée du marché est devenue impossible. À l’heure où le public se repaît d’opéra dans les salles de cinéma ou en regardant Mezzo et Classica sur les chaînes du câble, voici donc le point sur cinq opéras en DVD qui nous ont titillés en 2017.

 

I Puritani (Bellini)
Evelino Pidò. Teatro Real de Madrid, 2016. Bel Air.
Ces Puritains, transposés dans une sorte de XIXe siècle esthétiquement gratifiant par le metteur en scène Emilio Sagi, apportent des solutions dans la captation d’un opéra que le Met ferait bien de méditer. Oh, rien de révolutionnaire, simplement un rythme de découpe qui épouse celui de la musique, des plans un peu plus larges, la plongée plutôt que la contre-plongée. Tout sur le plan technique n’est cependant pas satisfaisant, puisque le son est trop confiné et mat. Le reste est fort heureux, à commencer par le décor, si bien éclairé, et à continuer par le chant, l’Elvira de Diana Damrau en tête ! N’étant pas un bellinien fanatique, j’apprécie la manière franche d’Evelino Pidò et le timbre admirable du ténor Javier Camarena, qui n’est cependant pas une bête de scène. DVD intéressant, mais pas idéal, en raison du son sec et de quelques chanteurs pourtant excellents, mais à leurs limites, comme Nicolas Testé, plus en forme d’habitude.

Così fan tutte (Mozart)
Philippe Jordan. Opéra de Paris, 2017. Arthaus.
C’était en février dernier, en direct de Paris dans les cinémas, un motif de fierté nationale, puisque des six chanteurs de Così fan tutte de Mozart sur la scène de l’opéra Garnier de Paris, trois étaient québécois : Michèle Losier, Frédéric Antoun et Philippe Sly. Le spectacle : une vision a priori déconcertante de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker dans laquelle les chanteurs sont doublés de danseurs qui expriment leurs pensées profondes et illustrent la musique, créant une troisième grille de lecture, en plus du texte et de la partition. Pour ce faire, la scène est nue, dépouillée de tout décor et accessoire, mais on se rend vite compte que l’on a rarement « regardé » la musique de Mozart, son énergie, avec autant d’attention et d’acuité. Le Così fan tutte absolu en DVD reste celui de Michael Haneke à Madrid, mais celui-ci propose une autre vision passionnante.

Norma (Bellini)
Antonio Pappano. Covent Garden, 2016. Opus Arte.
Commotion à Londres lorsque la star Anna Netrebko annonça qu’elle ne chanterait pas la Norma montée pour elle en ouverture de saison 2016-2017. Qu’à cela ne tienne, nous avons désormais la Norma de la grande Sonya Yoncheva et en sommes tellement heureux. Cette nouvelle Norma en DVD, on l’adopte dès la première minute de l’ouverture, fouettée par Antonio Pappano. Du point de vue sonore, c’est l’inverse des Puritains de Madrid : tout est large, comme la scène et le décor et comme le chant, avec un Joseph Calleja grandiose en Pollione. Reste l’idée des Romains en costard-cravate, stigmate d’une transposition scénique assez paresseuse dans un régime totalitaire du XXe siècle qui s’exercerait dans une forêt… On ne peut décidément pas tout avoir !

Lohengrin (Wagner)
Christian Thielemann. Opéra de Dresde, 2016. DG.
Un opéra de Wagner dans une belle production érudite et formidablement chanté : on ouvre grand les yeux et les oreilles. Voici, en 2016, la reprise d’un spectacle monté en 1983, alors que Dresde état de l’autre côté du Mur. Elle rassurera tous ceux qui en ont ras le bol de voir des inepties scéniques au nom de la modernité. Ce Lohengrin est déjà une légende pour sa distribution : Piotr Beczala en Lohengrin, Anna Netrebko en Elsa, Elvelyn Herlitzius en Ortrud, Tomasz Konieczny en Telramund et Georg Zeppenfeld en Heinrich. Ce devait être la porte d’entrée pour Netrebko dans Wagner : elle a suspendu ses projets futurs, assurément pas pour des problèmes vocaux (la langue, par contre, semble l’incommoder). Face au Lohengrin épuré esthétisant de Lehnoff et Nagano (avec Klaus Florian Vogt) et celui plus contemporain et provocateur de Richard Jones, aussi avec Kent Nagano (et Jonas Kaufmann), voici un choix traditionnel passionnant.

Lulu (Berg)
Kirill Petrenko. Opéra de Munich, 2015. Bel Air.
L’opéra Lulu d’Alban Berg est gratifiant en DVD, car les artistes qui s’y frottent ne peuvent le faire à moitié, tant du point de vue des chanteurs que des chefs et metteurs en scène. Nous avons donc déjà en DVD un certain nombre de propositions fortes. Il est sûr qu’avec le trublion Dmitri Tcherniakov (voir son troublant Don Giovanni à Aix ou son scandaleux Dialogue des carmélites à Munich), il n’y a pas de demi-mesures. Au lieu de la débauche, Tcherniakov a choisi un labyrinthe, un décor froid et nu, des cadres, des parois. Un travail centré sur les acteurs, sans doute magnifié à l’écran par rapport à la salle, à connaître par ceux qui ont adhéré au Così fan tutte de Paris. Fabuleuse direction de Kirill Petrenko et remarquable incarnation de Marlis Petersen en Lulu et Bo Skovhus en Schön.