«Le Messie», amoureusement

Yannick Nézet-Séguin avait probablement hâte de nous plonger rapidement dans cette toile qu’il tisse amoureusement, avec tendresse, dès l’ouverture, et où tous les coins sont arrondis.
Photo: François Goupil Yannick Nézet-Séguin avait probablement hâte de nous plonger rapidement dans cette toile qu’il tisse amoureusement, avec tendresse, dès l’ouverture, et où tous les coins sont arrondis.

Yannick Nézet-Séguin a attendu 17 ans avant de diriger son premier Messie à la tête de l’Orchestre Métropolitain. Il a fait les choses en grand, à la Maison symphonique. Une supplémentaire a dû être programmée, vendredi soir, tant la représentation prévue ce samedi à 14 heures s’est remplie rapidement. Ce concert additionnel affichait également salle comble.

Pour une fois, le chef n’a pas parlé. Personne n’a parlé. Il s’agissait d’une célébration. D’une rencontre intime ; une de plus. Drôle d’apanage, pourtant. Une trentaine d’instrumentistes et cent choristes. Déséquilibre, forcément. Et pourtant ! Yannick Nézet-Séguin, qui n’a visiblement pas voulu sélectionner dans son choeur et exclure des chanteurs pour une telle occasion (bravo et merci !), demande à ses ouailles de chanter avec modération, en leur faisant ourler les phrases. En fait, presque chaque choeur repose sur une idée, un concept : les notes détachées de All we like sheep, la quasi-rage de He trusted in God, la légèreté absolue de For us unto a Child is born.

On ne va pas prétendre, personne ne va prétendre que la finition de ce qu’on entend sur scène approche ce que nous livrent ici Les Violons du Roy et la Chapelle de Québec en pareille circonstance. Le genre est nouveau pour le Métropolitain, qui tâtonne dans l’introduction orchestrale de la 2e partie et prouve, dans la Pastorale de la 1re, que le jeu sans vibrato demande une technique d’archet aguerrie pour sonner de manière moins inconfortable. Dans le choeur aussi, notamment le pupitre de basses, la bonne volonté l’emporte parfois sur la parfaite maîtrise des vocalises.

Mais il y a le sens. Et le sens est là, partout. Les spectateurs le voient, sculpté en direct par le chef.

L’ange Carolyn

S’il n’y a pas de discours avant Le Messie de Yannick Nézet-Séguin, c’est probablement parce que le musicien a hâte de nous plonger rapidement dans cette toile qu’il tisse amoureusement, avec tendresse, dès l’ouverture, et où tous les coins sont arrondis.

On l’entend dans le choeur He shall purify. Comme lors du concert des quatre cantates de Bach par Bernard Labadie, dimanche dernier, ce choeur n’est pas chanté, ni énoncé, comme on a l’habitude de le faire : il est sculpté en douceur. Dans cet univers, au bout d’un certain temps un ange tombe du ciel : la soprano Carolyn Sampson. Comme Lydia Teuscher, comme Joelle Harvey, sa voix restera emprisonnée dans ces murs tel un miracle, un don du ciel. Carolyn Sampson est fascinante dans tous ses disques depuis ses débuts. En vrai, elle est renversante.

Inutile de dire qu’elle fait forcément de l’ombre aux autres solistes, même s’il n’y a aucun reproche à faire au contre-ténor Christophe Dumaux, et presque pas à la basse Stephen Hegedus, appelé de la dernière heure. Dans ce contexte, le ténor Pascal Charbonneau s’est appliqué. Son timbre n’a pas l’éclat assorti aux autres, mais Frédéric Antoun était pris par un Messie à Toronto…

Un dernier mot pour nous ravir que le Métropolitain, avec ses propres valeurs, draine aussi un public qui les partage. Du jamais vu à Montréal : de ce que j’ai pu apercevoir de la corbeille, seule une poignée de spectateurs, une quarantaine peut-être, aux étages, a prêté docilement allégeance à la reine d’Angleterre en se levant en colonisé pendant l’Alleluia. Voilà qui fait bien plaisir : on peut présenter un Messie de Haendel au Québec en l’écoutant comme des Québécois ! Rien que pour cela, ça valait le coup d’attendre.

Le Messie de Haendel

Carolyn Sampson (soprano), Christophe Dumaux (contre-ténor), Pascal Charbonneau (ténor), Stephen Hegedus (baryton-basse), Choeur et Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin, Maison symphonique de Montréal, vendredi 22 décembre 2017. Reprise ce samedi à 14 h.

3 commentaires
  • Jacques Lalonde - Abonné 23 décembre 2017 08 h 56

    Jacques Lalonde

    Alors là! Croire qu'on se lève par signe l'allégeance à sa majesté révèle une pauvreté spirituelle affligeante. On entend l'Alléluia assis, on le reçoit debout. Joyeux Noël!

  • Christophe Huss - Inscrit 23 décembre 2017 09 h 34

    Et pourtant...

    Il suffit de lire régulièrement Le Devoir depuis quelque années pour le savoir

    http://www.ledevoir.com/culture/musique/313056/mus

    [c,était à l'époque l'OSM qui encourageait à se lever pour les besoin d,une captation TV !!!!]. Voici pour votre gouverne, M. Lalonde:

    La «tradition» à laquelle il est fait mention a cours dans les pays anglo-saxons seulement. Elle n'a rien à voir avec quelque acte de piété. Il s'agit de reproduire le geste du roi George II lors de la première présentation de l'oeuvre en 1742, qui — pour des raisons sur lesquelles les musicologues et historiens débattent encore aujourd'hui — s'est levé à cet endroit de la partition.Depuis, ses fidèles sujets et leurs successeurs réitèrent ce geste, d'ailleurs expliqué ces temps-ci en bande dessinée sur le site Internet de Radio-Canada, Espace classique. Le roi a «spontanément fait une action que le public s'est empressé d'imiter. Depuis ce jour, l'auditoire répète cette conduite royale», peut-on lire dans cette bédé de vulgarisation musicale.
    (…)

    Il faut dire que la très large majorité des auditeurs, ici, n'a aucune idée de l'origine monarchique de ladite «tradition». Mais personne n'a expliqué pour autant la connotation royaliste de ce mouvement de foule commandé.

    Si l'on ne peut blâmer le public de se lever sans savoir pourquoi, ne peut-on pas toutefois espérer davantage de culture et de circonspection de la part de notre institution symphonique vedette?

    CH

  • Michel Dion - Abonné 24 décembre 2017 04 h 26

    Ni courtisan ni pieux

    Il y a près de quarante ans, j’avais assisté à l’une de ces présentations annuelles du Messie de l’OSM à l’église Notre-Dame qui n’avait pas encore reçu son titre de basilique. Dès les premières notes de l’ “Hallelujah”, les Anglais s’étaient levés avec la même célérité qu’avaient eue à l’époque les courtisans de la cour d’Angleterre. Les francophones avaient suivi. Certains pensant que cela était lié à la liturgie catholique qui imposait le debout - assis - à genoux, d’autres se levaient par conformisme, mais la majorité le faisait tout bonnement pour pouvoir continuer à voir ce qui se passait sur scène. Ma copine et moi étions restés assis ne voulant pas souscrire à cette tradition ridicule. Étions-nous les seuls? Je ne saurais dire. Nous avions la vue obstruée par tous ces gens debout qui nous encerclaient. À bien y penser, il faudrait peut-être réserver les billets des dernières rangées aux Anglais pour qu’ils puissent pratiquer à loisir leur tradition sans nous déranger. Ne vivons-nous pas au pays des accommodements raisonnables? Faut-il rappeler que c’est sous le règne de George II que les Acadiens ont été déportés par ordre du Roi et que la Nouvelle-France dévastée par les troupes anglaises a dû capituler? Soit dit en passant, George II et Händel étaient deux Saxons (Allemands) dont on dit qu’ils maîtrisaient beaucoup mieux le français que l’anglais.