La «protest song» sous la lorgnette d’Eminem et de N.E.R.D.

Ce n’est pas la première fois que le MC de Detroit tâte de la chanson politique.
Photo: Theo Wargo Agence France-Presse Ce n’est pas la première fois que le MC de Detroit tâte de la chanson politique.

«Revival»

Qu’ont en commun les deux parutions les plus importantes de cette fin d’année musicale, soit Revival, neuvième album du rappeur Eminem, et No One Ever Really Dies, cinquième du trio pop-rap-R'n'B N.E.R.D., lequel refait surface après sept ans de silence ? Tous deux abordent de front le climat social et politique à l’ère Trump… avec une flagrante maladresse. Ainsi se résume la protest song américaine de 2017.

L’année dernière, la chanson engagée américaine portait un titre : Alright, composition du rappeur Kendrick Lamar tirée de l’album To Pimp a Butterfly (2015), devenue l’hymne officieux du mouvement Black Lives Matters. Puis arriva le spectre d’une victoire de Donald Trump aux présidentielles, et avec lui une pléiade de chansons le visant. Les cent premiers jours de la présidence du milliardaire furent même fertiles en protest songs anti-Trump, rappelait le The Atlantic en mai dernier.
 

«No One Ever Really Dies»

Aucune d’elles ne s’est cependant érigée comme le refrain de la résistance, le chant pour donner du coeur aux troupes réfractaires aux politiques et inconduites du président. « Les gens attendent une We Shall Overcome, ils attendent une autre Blowin’ in the Wind et Imagine. Elle n’a pas été composée encore », relevait la grande dame du folk engagé des sixties, Joan Baez, lors d’une entrevue accordée au réseau CBS en avril dernier (et citée dans l’article de The Atlantic).

Non, la chanson engagée n’est pas disparue aux États-Unis, elle y est même assez abondante — le site Pitchfork et le Guardian de Londres dressaient récemment leurs listes des protest songs marquantes de 2017, de Fiona Apple (Little Hands) à Pussy Riot (Make America Great Again). Kendrick Lamar — toujours lui ! — tire une flèche en direction du président sur son récent album (la chanson XXX). Le plus percutant de l’année fut sans doute le MC new-yorkais Joey Bada$$, auteur du réquisitoire All-AmeriKKKan Bada$$. La pire ? Probablement l’effort de Prophets of Rage, « supergroupe » constitué de membres de Public Enemy et Rage Against the Machine, pourtant deux piliers de la pop militante des années 1990.

La protest song américaine s’est cependant faite plus discrète en 2017, portée d’abord par les musiciens de l’underground, ou encore subtilement dissimulée au détour d’une rime sur les albums de musiciens notoires. C’est sans doute dans le but de la remettre sous les projecteurs (et d’auréoler leur retour d’une certaine pertinence) que Eminem et N.E.R.D. s’y sont attaqué. Bien maladroitement.

Plumes mal aiguisées

Photo: Stephen Lovekin Getty Images / AFP Le collectif N.E.R.D. mise sur une approche plus exploratoire pour son cinquième album.

Le fameux MC de Detroit avait déjà tâté de la chanson politique (ou, en tout cas, politisée) en 2004 sur l’album Encore — autre temps, autre président américain, Bush fils, celui-là. Peu avant le jour de l’élection présidentielle l’automne dernier, il offrait l’inédite Campaign Speech, annonçant ses couleurs antirépublicaines. Lors du gala BET Hip Hop Awards en octobre dernier, sa diatribe a cappella The Storm avait créé le buzz, le rappeur s’attaquant autant au président qu’à ceux d’entre ses fans qui l’appuient.

La table était dressée pour Revival, un disque certes engagé, mais éparpillé dans sa production, alambiqué sur le plan du texte. Ça commence pourtant bien, avec la voix de Beyoncé sur le refrain de Walk on Water, étalage des doutes qui habitent l’artiste qui, insiste-t-il, n’est pas un dieu… Sur la squelettique rythmique de la suivante Believe, Eminem bombe le torse pour rappeler son statut, Chloraseptic le voit porter un jugement sur le rap de 2017 (imitant la prosodie des gars de Migos), puis s’aborde le climat politique sur Untouchable et, plus loin, sur Like Home ou Nowhere Fast.

Tout politique soit cet album, son thème principal demeure le remous de la vie du rappeur au cours des dernières années. Un récit certes plein de rebondissements, mais mal servi par une production figée à l’époque de ses succès d’il y a dix ans et que l’on tente de revigorer à coups de refrains pop (Ed Sheeran sur River) et d’échantillonnages gros comme le bras — I Love Rock’n’Roll de Joan Jett sur Remind Me et Zombie des Cranberries sur In Your Head. On appelle ça de la paresse musicale.

Au contraire, sur le plan strictement musical, Pharrell Williams, Chad Hugo et Shay Haley font belle figure. Ce cinquième album du collectif N.E.R.D. passe pour le plus exploratoire, tant du point de vue rythmique qu’orchestral, animé par un complexe assemblage sonore aux contours inattendus — Rihanna qui rappe sur la bondissante Lemon, le motif presque footwork de Rollinem 7’s et celui, chaloupé, de l’excellente Kites (avec M.I.A. et Kendrick Lamar), le séduisant groove early dancehall de Lifting You pour clore l’album…

Là où ça accroche, c’est d’abord sur le plan des mélodies, généralement faibles, et sur le plan des textes. Dommage, car l’intention de vouloir faire de la bonne pop accrocheuse porteuse d’un message social est patente : allusions déjà en ouverture sur Lemon, carrément engagée pour les droits des immigrants et des réfugiés sur Deep Down Body Thurst, anti-brutalité policière sur Don’t Don’t Do It (avec Kendrick Lamar pour ramasser les pots cassés avec son couplet plus inspiré) et, enfin, poétiquement insurrectionnelle sur Kites, avec M.I.A et Lamar encore. Pharrell Williams, qui signe ici la majorité des textes, est sans doute plein de bonne volonté, mais sa plume semble mal aiguisée quand vient le temps mettre en valeur sa conscience sociale.

Écoutez River de Eminem

 

Revival / No One Ever Really Dies

Eminem, Aftermath/Interscope ★★ 1/2 / N.E.R.D., Columbia ★★★